HAMLET
TRAGÉDIE
NOTICE SUR HAMLET
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Hamlet n'est pas le plus beau des drames de Shakspeare; Macbeth
et, je crois aussi Othello, lui sont, à tout prendre, supérieurs; mais
c'est peut-être celui qui contient les plus éclatants exemples de ses
beautés les plus sublimes comme de ses plus choquants défauts.
Jamais il n'a dévoilé avec plus d'originalité, de profondeur et d'effet
dramatique, l'état intime d'une grande âme; jamais aussi il ne s'est
plus abandonné aux fantaisies terribles ou burlesques de son imagination,
et à cette abondante intempérance d'un esprit pressé de
répandre ses idées sans les choisir, et qui se plaît à les rendre frappantes
par une expression forte, ingénieuse et inattendue, sans aucun
souci de leur forme naturelle et pure.
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Selon sa coutume, Shakspeare ne s'est point inquiété, dans Hamlet,
d'inventer ni d'arranger son sujet: il a pris les faits tels qu'il les a
trouvés dans les récits fabuleux de l'ancienne histoire de Danemark,
par Saxon le Grammairien, transformés en histoires tragiques par
Belleforest, vers le milieu du XVIe siècle, et aussitôt traduits et devenus
populaires en Angleterre, non-seulement dans le public, mais
sur le théâtre, car il paraît certain que six ou sept ans avant
Shakspeare, en 1589, un poëte anglais, nommé Thomas Kyd, avait
déjà fait de Hamlet une tragédie. Voici le texte du roman historique
dans lequel, comme un sculpteur dans un bloc de marbre, Shakspeare
a taillé la sienne.
«Fengon, ayant gagné secrètement des hommes, se rua un jour
en un banquet sur son frère Horwendille, lequel occit traîtreusement,
puis cauteleusement se purgea devant ses sujets d'un si détestable
massacre. Avant de mettre sa main sanguinolente et parricide
sur son frère, il avoit incestueusement souillé la couche fraternelle,
abusant de la femme de celui dont il pourchassa l'honneur devant
qu'il effectuât sa ruine....
«Enhardi par telle impunité, Fengon osa encore s'accoupler en
mariage à celle qu'il entretenoit exécrablement durant la vie du bon
Horwendille.... Et cette malheureuse, qui avoit reçu l'honneur d'être
l'épouse d'un des plus vaillants et sages princes du septentrion, souffrit
de s'abaisser jusqu'à telle vilenie que de lui fausser sa foi, et qui
pis est, épouser celui qui étoit le meurtrier tyran de son époux
légitime....
«Géruthe s'étant ainsi oubliée, le prince Amleth, se voyant en
danger de sa vie, abandonné de sa propre mère, pour tromper les
ruses du tyran, contrefit le fol avec telle ruse et subtilité que, feignant
d'avoir tout perdu le sens, il couvrit ses desseins et défendit
son salut et sa vie. Tous les jours il étoit au palais de la reine, qui
avoit plus de soin de plaire à son paillard que de soucy à venger son
mari ou à remettre son fils en son héritage; il couroit comme un
maniaque, ne disoit rien qui ne ressentît son transport des sens et
pure frénésie, et toutes ses actions et gestes n'étoient que d'un
homme qui est privé de toute raison et entendement; de sorte qu'il
ne servoit plus que de passe-temps aux pages et courtisans éventés
qui étoient à la suite de son oncle et beau-père.... Et faisoit pourtant
des actes pleins de grande signifiance, et répondoit si à propos
qu'un sage homme eût jugé bientôt de quel esprit est-ce que sortoit
une invention si gentille....
«Amleth entendit par là en quel péril il se mettoit si, en sorte
aucune, il obéissoit aux mignardes caresses et mignotises de la demoiselle
envoyée par son oncle. Le prince, ému de la beauté de la
fille, fut par elle assuré encore de la trahison, car elle l'aimoit dès
son enfance, et eût été bien marrie de son désastre....
«Il faut, dit un des amis de Fengon, que le roi feigne de s'en
aller en quelque voyage, et que cependant on enferme Amleth seul
avec sa mère dans une chambre dans laquelle soit caché quelqu'un
pour ouïr leurs propos et les complots de ce fol sage et rusé compagnon....
Celuy même s'offrit pour être l'espion, et témoin des propos
du fils avec la mère.... Le roi prit très-grand plaisir à cette invention....
«Cependant le conseiller entra secrètement en la chambre de la
reine, et se cacha sous quelque loudier 1, un peu auparavant que le
fils y fût enclos avec sa mère. Comme il étoit fin et cauteleux, sitôt
qu'il fut dedans la chambre, se doutant de quelque trahison ou surprise,
il continua en ses façons de faire folles et niaises, sauta sur ce
loudier où, sentant qu'il y avoit dessous quelque cas caché, ne
faillit aussitôt de donner dedans avec son glaive.... Ayant ainsi découvert
l'embûche et puni l'inventeur d'icelle, il s'en revint trouver la
reine, laquelle pleuroit et se lamentoit; puis ayant visité encore tous
les coins de la chambre, se voyant seul avec elle, il lui parla fort
sagement en cette manière:
«—Quelle trahison est ceci, ô la plus infâme de toutes celles qui
onc se sont prostituées au vouloir de quelque paillard abominable,
que sous le fard d'un pleur dissimulé, vous couvriez l'acte le plus
méchant et le crime le plus détestable? Quelle fiance puis-je avoir en
vous qui, déréglée sur toute impudicité, allez courant les bras étendus
après cetuy félon et traitre tyran qui est le meurtrier de mon père, et
caressez incestueusement le voleur du lit légitime de votre loyal
époux?... Ah! reine Géruthe, c'est la lubricité seule qui vous a effacé
en l'âme la mémoire des vaillances et vertus du bon roi votre époux
et mon père.... Ne vous offensez pas, je vous prie, Madame, si, transporté
de douleur, je vous parle si rigoureusement et si je vous respecte
moins que mon devoir; car, vous ayant mis à néant la mémoire
du défunt roi mon père, ne faut s'ébahir si aussi je sors des limites de
toute reconnoissance....
«Quoique la reine se sentît piquer de bien près, et que Amleth la
touchât vivement où plus elle se sentoit intéressée, si est-ce qu'elle
oublia tout dépit qu'elle eût pu concevoir d'être ainsi aigrement tancée
et reprise pour la grande joie qui la saisit, connoissant la gentillesse
d'esprit de son fils. D'un côté, elle n'osoit lever les yeux pour
le regarder, se souvenant de sa faute, et de l'autre elle eût volontiers
embrassé son fils pour les sages admonitions qu'il lui avoit faites, et
lesquelles eurent tant d'efficace que sur l'heure elles éteignirent les
flammes de sa convoitise....
«Avec lui furent envoyés en Angleterre deux des fidèles ministres
de Fengon, portant des lettres gravées dans du bois, qui portoient la
mort de Amleth et la commandoient à l'Anglois. Mais le rusé prince
danois, tandis que ses compagnons dormoient, ayant visité le paquet
et connu la trahison de son oncle et la méchanceté des courtisans qui
le conduisoient à la boucherie, rasa les lettres mentionnant sa mort,
et au lieu y grava et cisela un commandement à l'Anglois de faire
pendre et étrangler ses compagnons....
«Vivant son père, Amleth avoit été endoctriné en cette science
avec laquelle le malin esprit abuse les hommes, et avertissoit le
prince des choses déjà passées. Il y auroit fort à discourir si ce prince,
par la violence de sa mélancolie, recevoit telles impressions qu'il
devinât ce que nul homme ne lui avoit jamais déclaré.»
Évidemment, c'est Hamlet qui, dans ce récit, a frappé et séduit
Shakspeare. Ce jeune prince, fou par calcul, peut-être un peu par
nature, rusé et mélancolique, ardent à venger la mort de son père et
habile à veiller pour sa propre vie, adoré de la jeune fille envoyée
pour le perdre, objet de l'effroi et toujours pourtant de la tendresse
de sa coupable mère, et, jusqu'au moment de l'explosion, caché et
incompréhensible pour toutes les deux; ce personnage plein de passion,
de péril et de mystère, versé dans les sciences occultes et à
qui peut-être, «à travers la violence de sa mélancolie, le malin esprit
fait deviner ce que nul homme ne lui a jamais déclaré;» quelle
donnée admirable pour Shakspeare, scrutateur si curieux et si profond
des agitations obscures de l'âme et de la destinée humaines!
N'eût-il fait que peindre, en les dessinant avec la fermeté et en les
colorant avec l'éclat de son pinceau, ce caractère et cette situation
tels que les lui donnait la chronique, il eût, à coup sûr, produit un
chef-d'oeuvre.
Mais Shakspeare a fait bien davantage: sous sa main la folie de
Hamlet devient tout autre chose que la préméditation obstinée ou
l'exaltation mélancolique d'un jeune prince du moyen âge, placé
dans une situation périlleuse et plongé dans un sombre dessein: c'est
un grave état moral, une grande maladie de l'âme qui, à certaines
époques et dans certaines conditions de l'état social et des moeurs, se
répand parmi les hommes, atteint souvent les mieux doués et les plus
nobles, et les frappe d'un trouble quelquefois bien voisin de la folie.
Le monde est plein de mal, de toute sorte de mal. Que de souffrances
et de crimes, et d'erreurs fatales, quoique innocentes! Que d'iniquités
générales et privées, éclatantes et ignorées! Que de mérites
étouffés ou méconnus, perdus pour le public, à charge pour leurs possesseurs!
Que de mensonges et de froideur, et de légèreté, et d'ingratitude,
et d'oubli dans les relations et les sentiments des hommes!
La vie si courte et pourtant si agitée, tantôt si pesante et tantôt si
vide! L'avenir si obscur! tant de ténèbres au terme de tant d'épreuves!
A ceux qui ne voient que cette face du monde et de la destinée humaine,
on comprend que l'esprit se trouble, que le coeur défaille, et
qu'une mélancolie misanthropique devienne une disposition habituelle
qui les jette tour à tour dans l'irritation ou dans le doute, dans
le mépris ironique ou dans l'abattement.
Ce n'était point là, à coup sûr, la maladie des temps où la chronique
fait vivre Hamlet, ni de celui où vivait Shakspeare lui-même.
Le moyen âge et le XVIe siècle étaient des époques trop actives et trop
rudes pour que ces contemplations amères et ces développements
malsains de la sensibilité humaine y trouvassent aisément accès. Ils
appartiennent bien plutôt à des temps de vie molle et d'une excitation
morale à la fois vive et oisive, quand les âmes sont jetées hors de
leur repos et dépourvues de toute occupation forte et obligée. C'est
alors que naissent ces mécontentements méditatifs, ces impressions
partiales et irritées, cet entier oubli des biens, cette susceptibilité
passionnée devant les maux de la condition humaine, et toute cette
colère savante de l'homme contre l'ordre et les lois de cet univers.
Ce malaise douloureux, ce trouble profond que porte dans l'âme
une si sombre et si fausse appréciation des choses en général et de
l'homme lui-même, et qu'il ne rencontrait guère dans son propre
temps, ni dans les temps dont il lisait l'histoire, Shakspeare les a
devinés et en a fait la figure et le caractère de Hamlet. Qu'on relise
les quatre grands monologues où le prince de Danemark s'abandonne
à l'expression réfléchie de ses sentiments intimes2; qu'on recueille
dans toute la pièce les mots épars où il les manifeste en passant;
qu'on recherche et qu'on résume ce qui éclate et ce qui se cache dans
tout ce qu'il pense et ce qu'il dit; partout on reconnaîtra la maladie
morale que je viens de décrire. Là réside vraiment, bien plus que
dans ses chagrins ou dans ses périls personnels, la source de la mélancolie
de Hamlet; c'est là son idée fixe et sa folie.
Et avec l'admirable bon sens du génie, pour rendre, non-seulement
supportable, mais saisissant, le spectacle d'une maladie si sombre,
Shakspeare a mis, dans le malade lui-même, les qualités les plus
douces et les plus attrayantes. Il a fait Hamlet beau, populaire, généreux,
affectueux, tendre même. Il a voulu que le caractère instinctif
de son héros relevât en quelque sorte la nature humaine des méfiances
et des anathèmes dont sa mélancolie philosophique l'accablait.
Mais, en même temps, guidé par cet instinct d'harmonie qui n'abandonne
jamais le vrai poëte, Shakspeare a répandu sur tout le drame
la même couleur sombre qui ouvre la scène: le spectre du roi assassiné
imprime dès les premiers pas et conduit jusqu'au terme le mouvement.
Et quand le terme arrive, c'est aussi la mort qui règne; tous
meurent, les innocents comme les coupables, la jeune fille comme le
prince, et plus folle que lui: tous vont rejoindre le spectre qui n'est
sorti de son tombeau que pour les y pousser tous avec lui. L'événement
tout entier est aussi lugubre que la pensée de Hamlet. Il ne reste
sur la scène que les étrangers norwégiens, qui y paraissent pour la
première fois et qui n'ont pris aucune part à l'action.
Après cette grande peinture morale, vient la seconde des beautés
supérieures de Shakspeare, l'effet dramatique. Elle n'est nulle part
plus complète et plus frappante que dans Hamlet, car les deux conditions
du grand effet dramatique s'y trouvent, l'unité dans la variété;
une seule impression constante, dominante; et cette même impression
diversifiée selon le caractère, le tour d'esprit, la condition des divers
personnages dans lesquels elle se reproduit. La mort plane sur tout
le drame; le spectre du roi assassiné la représente et la personnifie;
il est toujours là, tantôt présent lui-même, tantôt présent à la pensée
et dans les discours des autres personnages. Grands ou petits, coupables
ou innocents, intéressés ou indifférents à son histoire, ils sont
tous constamment occupés de lui; les uns avec remords, les autres
avec affection et douleur, d'autres encore simplement avec curiosité,
quelques-uns même sans curiosité et uniquement par occasion: par
exemple, ce grossier fossoyeur qui avait, dit-il, commencé son métier
le jour où feu ce grand roi avait remporté une grande victoire sur son
voisin le roi de Norwège, et qui, en le continuant pour creuser la
fosse de la belle Ophélia, la maîtresse folle de Hamlet fou, retrouve
le crâne du pauvre Yorick, ce bouffon du roi défunt, le crâne du
bouffon de ce spectre qui sort à chaque instant de son tombeau pour
troubler les vivants et obtenir justice de son assassin. Tous ces personnages,
au milieu de toutes ces circonstances, sont amenés, retirés,
ramenés tour à tour, chacun avec sa physionomie, son langage, son
impression propre; et tous concourent incessamment à entretenir, à
répandre, à fortifier cette impression unique et générale de la mort,
de la mort juste ou injuste, naturelle ou violente, oubliée ou pleurée,
mais toujours présente, et qui est la loi suprême et devrait être la pensée
permanente des hommes.
Au théâtre, devant des spectateurs réunis en grand nombre et mêlés,
l'effet de ce drame, à la fois si lugubre et si animé, est irrésistible;
l'âme est remuée dans ses dernières profondeurs, en même temps que
l'imagination et les sens sont occupés et entraînés par un mouvement
extérieur continu et rapide. C'est là le double génie de Shakspeare,
philosophe et poëte également inépuisable, moraliste et machiniste
tour à tour, aussi habile à remplir bruyamment la scène qu'à pénétrer
et à mettre en lumière les plus intimes secrets du coeur humain.
Soumis à l'action immédiate d'une telle puissance, les hommes en
masse ne lui demandent rien au delà de ce qu'elle leur donne; elle les
domine et emporte d'assaut leur sympathie et leur admiration. Les
esprits difficiles et délicats, qui jugent presque au même moment où
ils sentent, et qui portent le besoin de la perfection jusque dans leurs
plus vifs plaisirs, goûtent et admirent aussi immensément Shakspeare;
mais ils sont désagréablement troublés dans leur admiration et leur
jouissance, tantôt par l'entassement et la confusion des personnages et
des incidents inutiles; tantôt par les longs et subtils développements
d'une réflexion ou d'une idée qu'il conviendrait au personnage d'indiquer
en passant, mais dans laquelle le poëte se complaît et s'arrête
pour son propre compte; plus souvent encore par ce bizarre mélange
de grossièreté et de recherche dans le langage qui donne quelquefois,
aux sentiments les plus vrais, des formes factices et pédantes, et, aux
plus belles inspirations de la philosophie ou de la poésie, une physionomie
barbare. Ces défauts abondent dans Hamlet. Je ne veux ni me
donner la pénible satisfaction de le prouver, ni me dispenser de le dire.
En fait de génie, Shakspeare n'a peut-être point de rivaux; dans les
hautes et pures régions de l'art, il ne saurait être un modèle.
HAMLET
TRAGÉDIE
PERSONNAGES
CLAUDIUS, roi de Danemark.
HAMLET, fils de Hamlet et neveu de Claudius.
POLONIUS, seigneur chambellan.
HORATIO, ami de Hamlet.
LAERTES, fils de Polonius.
VOLTIMAND,
CORNÉLIUS,
ROSENCRANTZ, GUILDENSTERN, seigneurs de la cour de Danemark.
OSRICK, seigneur de la cour.
UN AUTRE SEIGNEUR DE LA COUR.
UN PRÊTRE.
MARCELLUS, BERNARDO, officiers.
FRANCISCO, soldat.
REYNALDO, domestique de Polonius.
UN CAPITAINE, ambassadeur.
L'OMBRE du père d'Hamlet.
FORTINBRAS, prince de Norwége.
GERTRUDE, reine de Danemark et mère d'Hamlet.
OPHÉLIA, fille de Polonius.
SEIGNEURS, DAMES, OFFICIERS, SOLDATS, COMÉDIENS, FOSSOYEURS, MATELOTS, MESSAGERS et autres serviteurs.
La scène est à Elseneur.
ACTE PREMIER
SCÈNE I
Elseneur.—Une plate-forme devant le château.
FRANCISCO montant la garde, BERNARDO vient à lui.
BERNARDO.—Qui va là?
FRANCISCO.—Non, répondez vous-même. Arrêtez-vous
et faites-vous reconnaître.
BERNARDO.—Vive le roi!
FRANCISCO.—Bernardo?
BERNARDO.—En personne.
FRANCISCO.—Vous venez très-soigneusement à votre
heure.
BERNARDO.—Minuit vient de sonner: va regagner ton
lit, Francisco.
FRANCISCO.—Pour cette délivrance, mille grâces. Le
froid est aigre, et j'ai le coeur saisi.
BERNARDO.—Avez-vous eu une garde tranquille?
FRANCISCO.—Pas une souris qui ait bougé!
BERNARDO.—Allons, bonne nuit. Si vous rencontrez
Horatio et Marcellus, mes compagnons de garde, priez-les
de faire hâte.
(Horatio et Marcellus entrent.)
FRANCISCO.—Je pense que je les entends.—Holà! halte!
qui va là?
HORATIO.—Amis de ce pays.
MARCELLUS.—Et hommes liges du roi de Danemark.
FRANCISCO.—Je vous souhaite une bonne nuit.
MARCELLUS.—Adieu donc, honnête soldat; qui vous a
relevé?
FRANCISCO.—Bernardo a pris mon poste; je vous souhaite
une bonne nuit.
(Francisco sort.)
MARCELLUS.—Holà! Bernardo!
BERNARDO.—Que dites-vous? Est-ce Horatio qui est là?
HORATIO.—Un petit morceau de lui, oui.
BERNARDO.—Soyez le bienvenu, Horatio. Soyez le bienvenu,
bon Marcellus.
MARCELLUS.—Eh bien! cette chose a-t-elle encore apparu
cette nuit?
BERNARDO.—Je n'ai rien vu.
MARCELLUS.—Horatio dit que c'est pure imagination, et
il ne veut pas souffrir que la croyance ait prise sur
lui, quant à cette terrible vision que nous avons vue par
deux fois. C'est pourquoi j'ai insisté auprès de lui, l'invitant
à veiller avec nous chaque minute de cette nuit,
afin que, si cette apparition vient encore, il puisse confirmer
nos regards et lui parler.
HORATIO.—Bah! bah! elle ne paraîtra pas.
BERNARDO.—Asseyez-vous un moment, et laissez-nous
encore une fois livrer assaut à vos oreilles, qui sont si
bien fortifiées contre notre histoire, contre ce que nous
avons vu pendant deux nuits.
HORATIO.—Bien! asseyons-nous, et écoutons Bernardo
parler de ceci.
BERNARDO.—La dernière de toutes ces nuits, à l'heure
où cette même étoile, qui est à l'occident du pôle, avait
fait son voyage jusqu'à éclairer cette partie du ciel où
elle flamboie à présent, Marcellus et moi, la cloche sonnant
alors une heure....
MARCELLUS.—Paix! supprime le reste! regarde, le voici
qui revient.
(L'ombre entre.)
BERNARDO.—C'est la même apparence que celle du roi
qui est mort.
MARCELLUS.—Toi qui es un savant, parle-lui, Horatio.
BERNARDO.—Ne ressemble-t-il pas au roi? Observe-le,
Horatio.
HORATIO.—Tout semblable. Il me bouleverse de peur et
d'étonnement.
BERNARDO.—Il voudrait qu'on lui parlât.
MARCELLUS.—Parle-lui, Horatio.
HORATIO.—Qui es-tu, toi qui usurpes ensemble cette
heure de la nuit et cette forme noble et guerrière sous
laquelle la majesté du Danemark, maintenant ensevelie,
a pour un temps marché? Au nom du ciel, je te somme:
parle.
MARCELLUS.—Il est offensé.
BERNARDO.—Vois, il s'éloigne avec hauteur.
(L'ombre s'en va.)
HORATIO.—Arrête; parle, parle; je te somme de parler.
MARCELLUS.—Il est parti et ne répondra pas.
BERNARDO.—Eh bien! Horatio, vous tremblez, et vous
êtes tout pâle; ceci n'est-il pas quelque chose de plus que
de l'imagination? Qu'en pensez-vous?
HORATIO.—Devant mon Dieu, je ne pourrais pas le
croire, sans le sensible et sûr témoignage de mes propres
yeux.
MARCELLUS.—Ne ressemble-t-il pas au roi?
HORATIO.—Comme tu te ressembles à toi-même. C'est
bien là la même armure qu'il portait lorsqu'il combattit
le Norwégien ambitieux; ce fut ainsi qu'un jour il fronça
le sourcil lorsque, dans une conférence furieuse, il arracha
le Polonais de son traîneau et l'étendit sur la glace.
Cela est étrange!
MARCELLUS.—Deux fois déjà, justement à cette heure de
mort, il a passé près de notre poste avec cette démarche
guerrière.
HORATIO.—Sur quel point précis doit, à ce propos, travailler
notre pensée, je n'en sais rien; mais, à dire l'ensemble
et la pente de mon opinion, ceci annonce quelque
étrange explosion dans notre royaume.
MARCELLUS.—C'est bon; asseyons-nous, et dites-moi, si
vous le savez, pourquoi ces continuelles gardes, si strictes
et si rigoureuses, fatiguent ainsi, chaque nuit, les sujets
de ce royaume? Et pourquoi, chaque jour, ces canons
de bronze que l'on coule, et tout ce trafic, à l'étranger,
pour des munitions de guerre? Pourquoi la presse sur
les charpentiers de vaisseau, dont le rude labeur ne distingue
plus le dimanche de la semaine? Qu'y a-t-il en jeu
pour que cette hâte abondante en sueurs fasse les journées
et les nuits compagnes du même travail? Quel est
celui qui peut m'instruire?
HORATIO.—Je le puis, ou, du moins, ainsi vont les rumeurs:
notre dernier roi, dont à l'heure même l'image
vient de nous apparaître, fut, comme vous savez, provoqué
au combat par Fortinbras de Norwége, qu'un jaloux
orgueil avait excité à ce défi. Dans ce combat, notre vaillant
Hamlet (car cette partie de notre monde connu le tenait
pour tel) tua ce Fortinbras, qui, par un acte bien
scellé et fait dans toutes les formes des lois et de la science
héraldique, abandonnait au vainqueur, avec sa vie, tous
les domaines dont il était possesseur. Contre ce gage
notre roi avait assigné une portion équivalente qui serait
entrée dans le patrimoine de Fortinbras, s'il fût resté
vainqueur, comme son lot, d'après la convention et la
teneur des articles ratifiés, est échu à Hamlet. Maintenant,
mon cher, le jeune Fortinbras, tout plein et tout
bouillant d'une fougue inexpérimentée, a ramassé çà et
là sur les frontières de la Norwége une troupe d'aventuriers
sans feu ni lieu, moyennant les vivres et l'entretien,
pour quelque entreprise où il s'agisse d'avoir du
coeur; ce ne peut être (comme en est bien convaincu
notre gouvernement) que le projet de reprendre sur
nous à main armée, et par voie de contrainte, les susdites
terres, ainsi perdues par son père; et c'est là, je crois,
la cause majeure de nos préparatifs, l'origine de ces
gardes que nous montons, et le grand but de ce train
de poste et de ce remue-ménage que vous voyez par tout
le pays.
BERNARDO.—Je pense que ce ne peut être autre chose,
et cela s'accorde bien avec cette figure d'augure étrange
qui passe, armée, au milieu de notre veille, si semblable
au roi qui était et est encore l'occasion de ces guerres.
HORATIO.—Ah! cela, c'est un grain de poussière qui
tombe dans l'oeil de l'esprit, pour l'inquiéter. Au temps
de la plus grande et plus florissante force de Rome, un
peu avant que le très-puissant Jules-César ne tombât, les
sépulcres se dépeuplèrent, et les morts en linceul s'en
allaient, criant et gémissant par les rues de Rome; on
voyait des étoiles avec des queues de flamme, et des
rosées de sang, et des ravages dans le soleil; et l'humide
planète, dont l'influence régit l'empire de Neptune, était
atteinte d'une éclipse presque comme si c'eût été le jour
du jugement. Eh bien! ce sont de semblables signes précurseurs
d'événements terribles, comme des hérauts qui
ouvrent la marche des destins, comme un prologue du
sort qui s'avance, c'est là ce que le ciel et la terre tout
ensemble viennent de montrer dans nos climats et à nos
concitoyens. (L'ombre reparaît.) Mais, silence! voyez: le
voilà. Il revient encore. Je veux me mettre devant lui,
dût-il m'anéantir! Arrête, illusion! si tu as un son, une
voix dont tu fasses usage, parle-moi.
S'il y a quelque chose de bien à faire qui puisse compter
pour ton soulagement et pour mon salut, parle-moi.
Si tu es dans le secret des destins de ta patrie, et que,
pour notre bonheur, la prescience puisse les faire éviter,
oh! parle.
Ou si, pendant ta vie, tu as enfoui dans le sein de la
terre quelque trésor extorqué, ce pourquoi, dit-on, vous
autres esprits, vous errez souvent, tout morts que vous
êtes, dis-le-moi. Arrête-toi et parle. (Le coq chante.) Arrêtez-le,
Marcellus.
MARCELLUS.—Le frapperai-je de ma pertuisane?
HORATIO.—Oui, s'il ne veut pas s'arrêter.
BERNARDO.—Le voici!
HORATIO.—Le voici!
(L'ombre s'en va.)
MARCELLUS.—Le voilà parti. Nous lui faisons tort, à lui
qui est si majestueux, en essayant contre lui ces démonstrations
de violence; il est invulnérable comme l'air, et
nos coups frappant dans le vide n'auraient été qu'une
méchante raillerie.
BERNARDO.—Il était au moment de parler, quand le
coq a chanté.
HORATIO.—Et alors il a tressailli comme un être coupable
à un terrible appel. J'ai ouï dire que le coq, qui est
le clairon du matin, par sa voix haute et perçante, éveille
le dieu du jour; et qu'à ce signal, les esprits échappés et
errants, qu'ils soient dans la mer ou dans le feu, vont se
cacher dans leur prison; et ce que nous venons de voir
a prouvé qu'on dit vrai.
MARCELLUS.—Il s'est évanoui au cri du coq. Quelques-uns
disent que, toujours, quand la saison s'approche où
la naissance de notre Sauveur est célébrée, cet oiseau de
l'aurore chante durant toute la nuit; alors, dit-on,
aucun esprit n'ose se risquer dehors; les nuits sont
saines; alors nulle planète dont l'action nous frappe,
nulle fée qui nous surprenne, nulle sorcière qui ait le
pouvoir de charmer, tant ce moment de l'année est
sanctifié et riche de grâces.
HORATIO.—Je l'ai ouï dire ainsi, et je le crois en partie.
Mais voyez: le matin, drapés dans son manteau rougissant,
s'avance parmi la rosée sur cette haute colline à l'orient.
Descendons notre garde, et si vous m'en croyez, faisons
part au jeune Hamlet de ce que nous avons vu cette nuit;
car, sur ma vie, cet esprit, muet pour nous, lui parlera.
Vous accordez-vous à vouloir que nous l'instruisions
de cela, comme nous l'ordonnent nos affections, conformes
à notre devoir?
MARCELLUS.—Faisons cela, je vous prie; je sais où nous
pourrons le trouver ce matin fort à propos.
SCÈNE II
Une salle de réception dans le château.
LE ROI, LA REINE, HAMLET, POLONIUS, LAERTES,
VOLTIMAND, CORNÉLIUS, et des seigneurs de leur suite,
entrent.
LE ROI.—Bien que le souvenir de la mort de Hamlet,
notre frère bien-aimé, soit encore vert et vivace, bien
qu'il nous convînt, à nous, délaisser nos coeurs dans la
tristesse, et à notre royaume tout entier de montrer
comme un seul front contracté par la même douleur, la
raison, cependant, combattant la nature, nous a amenés
à penser à lui avec une sage douleur et non sans quelque
souvenir de nous-mêmes. C'est pourquoi voici celle qui
fut d'abord notre soeur, maintenant notre reine, compagne
de notre empire sur ces belliqueux États, et
que, avec une joie déroutée, avec un oeil brillant, tandis
que l'autre versait des larmes, mêlant les réjouissances
aux funérailles et les obsèques au mariage, pesant dans
une balance égale le plaisir et l'affliction, nous avons
prise pour femme. Nous n'avons point résisté en ceci à
vos sagesses supérieures, qui ont eu leur libre allure
dans tout le cours de cette affaire. Recevez tous nos remercîments.
Maintenant il s'agit, comme vous le savez, du jeune
Fortinbras, qui, faisant peu de cas de ce que nous pouvons
valoir, ou pensant que la mort récente de notre
frère bien-aimé aurait ébranlé ce royaume et dérangé
ses ressorts, et sans autre allié que ce fantôme de ses
avantages rêvés, n'a pas manqué de nous insulter par
un message, pour redemander les domaines perdus par
son père, et que notre très-vaillant frère a acquis par
tous les liens et avec tous les sceaux de la loi. Mais c'est
assez parler de lui. Quant à nous et à l'objet de cette
assemblée, voici quelle est l'affaire: nous avons écrit
par ces lettres au roi de Norwége, oncle du jeune Fortinbras,
qui, impotent et alité, a à peine ouï parler du projet
de son neveu, en l'invitant à en arrêter la suite; car
les levées, les enrôlements et la pleine organisation des
corps, tout se fait parmi ses sujets. Et nous vous
dépêchons aujourd'hui, brave Cornélius, et vous, Voltimand,
pour porter nos salutations à ce vieux roi, sans
vous donner pouvoir personnel pour traiter avec ce
prince en dehors du cercle où peut s'étendre le développement
de ces instructions. Adieu, et que votre diligence
témoigne de votre dévouement.
VOLTIMAND.—En cela et en toutes choses, nous montrerons
notre dévouement.
LE ROI.—Nous n'en doutons point. Adieu de bon coeur.
(Voltimand et Cornélius sortent.) Et maintenant, Laërtes,
qu'avez-vous de nouveau à nous dire? Vous nous avez
annoncé une demande; qu'est-ce, Laërtes? Vous ne pouvez
point dire une chose raisonnable au roi de Danemark,
et perdre vos paroles. Que peux-tu demander,
Laërtes, qui ne soit d'avance mon offre plutôt que ta
demande? La tête n'est pas soeur du coeur, ni la main
servante des lèvres plus étroitement que le trône de
Danemark n'est lié à ton père. Que souhaites-tu,
Laërtes?
LAËRTES.—Mon redouté seigneur, je demande votre congé
et votre agrément pour retourner en France.
Quoique j'en sois parti avec empressement pour vous
rendre hommage lors de votre couronnement, maintenant,
je l'avoue, ce devoir une fois rempli, mes pensées
et mes désirs se tournent de nouveau vers la France, et
s'inclinent devant vous pour obtenir votre gracieux
congé et votre indulgence.
LE ROI.—Avez-vous le congé de votre père? Que dit
Polonius?
POLONIUS.—Il m'a, monseigneur, arraché par l'effort
de ses instances une lente permission, et à la fin j'ai
scellé son désir de mon pénible consentement. Je vous
supplie de lui donner congé de partir.
LE ROI.—Prends l'heure qui te sourira, Laërtes; tes
moments sont à toi, et à toi mes meilleures volontés3;
fais-en usage selon tes souhaits. Et maintenant,
Hamlet, mon cousin, mon fils...
HAMLET, à part.—Un peu plus que cousin, et un peu
moins que fils.
LE ROI.—D'où vient que les nuages pèsent encore sur
vous?
HAMLET.—Mais non, mon seigneur; je ne suis que trop
en plein soleil.
LA REINE.—Cher Hamlet, renonce à ces couleurs ténébreuses,
et que ton oeil regarde en ami le roi de Danemark.
Ne va pas, sans fin, sous le voile baissé de tes
paupières, cherchant ton noble père dans la poussière.
Tu le sais, c'est le sort commun; tout ce qui vit doit
mourir et ne fait que traverser ce monde pour aller à
l'éternité.
HAMLET.—Oui, madame, c'est le sort commun.
LA REINE.—S'il en est ainsi, pourquoi cela te semble-t-il
étrange?
HAMLET.—Cela me semble, madame! non, cela est.
Sembler et moi, nous ne nous connaissons pas. Ce n'est
pas seulement mon manteau noir comme l'encre, bonne
mère, ni la traditionnelle livrée d'un deuil d'apparat, ni
le souffle orageux d'une respiration pénible, non, ni la
source abondante qui ruisselle dans les yeux, ni l'apparence
abattue du visage, ni toutes les formes, tous les
modes, tous les signes de la douleur, qui peuvent témoigner
de moi vraiment. A bien dire, c'est là ce qui
«semble:» car ce sont des actions qu'un homme peut
jouer; mais je porte au dedans de moi ce que n'égale
aucun signe, ce que ne disent pas tous ces harnais et
cette livrée de la douleur.
LE ROI.—C'est une tendre et honorable marque de
votre nature, Hamlet, que de rendre à votre père ces
lugubres devoirs. Mais, vous devez le savoir, votre père
perdit un père; ce père qu'il perdit avait perdu le sien; et
le survivant est tenu, par obligation filiale, à faire au
mort, pendant quelque temps, hommage de sa douleur.
Mais persévérer dans une affliction obstinée, c'est un acte
d'opiniâtreté impie, c'est un chagrin qui n'est point
d'un homme. Cela fait voir une volonté très-indisciplinée
envers le ciel, un coeur désarmé ou un esprit rebelle,
une intelligence trop simple et sans étude: car ce qui doit
être, à notre connaissance, de toute nécessité, ce qui est
aussi habituel que la plus vulgaire des choses qui tombent
sous les sens, pourquoi, dans notre révolte puérile,
prendrions-nous cela tant à coeur? Fi! c'est un péché
contre le ciel, un péché contre les morts, un péché
contre la nature, une absurdité contre la raison, dont le
texte habituel est la mort des pères, et qui n'a pas cessé
de crier, depuis le premier cadavre jusqu'à celui qui est
mort aujourd'hui: Cela doit être ainsi. Nous vous en
prions, jetez bas cette infructueuse douleur, et considérez-nous
comme un père; car il faut que le monde le
sache, vous êtes le plus proche de notre trône, et cette
même excellence d'amour que le père le plus tendre
porte à son fils, nous-même nous vous l'offrons. Quant
à votre dessein de retourner aux écoles de Wittenberg,
il est des plus contraires à nos désirs. Nous vous en supplions,
soumettez-vous à rester ici pour la consolation
et la joie de nos yeux, vous, le premier de notre cour,
notre cousin et notre fils.
LA REINE.—Que les prières de ta mère ne soient pas
perdues; Hamlet, je t'en prie, demeure avec nous, ne va
pas à Wittenberg.
HAMLET.—Je vous obéirai de mon mieux en tout, madame.
LE ROI.—Bien, voilà une tendre et bonne réponse.
Soyez en Danemark comme nous-mêmes.—Venez, madame;
cette douce et volontaire concession de Hamlet
entre en souriant dans mon coeur; en actions de grâces,
je veux que le roi de Danemark ne boive pas aujourd'hui
une joyeuse santé, sans que le grand canon le dise
aux nuages, et le ciel répondra à chaque rasade du roi,
en répétant le fracas du tonnerre terrestre. Allons.
(Le roi, la reine, la cour, etc., Polonius et Laërtes sortent.)
HAMLET.—Oh! si cette solide, trop solide chair pouvait
se fondre, s'écouler et se résoudre en une rosée! Ou si,
du moins, l'Éternel n'avait pas établi sa loi sacrée contre
le meurtre de soi-même! O Dieu! ô Dieu! combien pesantes
et usées, et plates et sans profit me semblent toutes
les pratiques de ce monde! Fi de ce monde! oh! fi!
c'est un jardin non sarclé où tout monte en graine; ce
sont des herbes grossières et sauvages qui s'en emparent
uniquement... Que les choses en soient venues là! Mort
depuis deux mois seulement... non, moins encore, il n'y
a pas deux mois... Un si excellent roi! qui était à celui-ci
ce qu'Apollon est à un satyre... si tendre pour ma mère
qu'il ne pouvait pas même souffrir que les vents du ciel
s'approchassent de son visage trop rudement. Ciel et
terre! faut-il que je me souvienne? Comment? On l'aurait
vue se pendre à lui comme si l'appétit en elle n'eût fait
que s'accroître de ce dont il se nourrissait... et pourtant,
en un mois... Ne pensons pas à cela. Fragilité, ton nom
est femme! Un petit mois, et avant que ces souliers
fussent vieux, avec lesquels elle avait suivi le corps de
mon pauvre père, tout en pleurs, comme une Niobé...
Comment? Elle, elle-même? O ciel! une bête à qui
manquent les discours de la raison se serait plus longtemps
lamentée.—Mariée avec mon oncle, avec le frère
de mon père, qui ne ressemble pas plus à mon père que
moi à Hercule... en un mois, avant que le sel de ses
larmes vicieuses eût cessé de rougir ses yeux endoloris,
elle s'est mariée! O criminelle hâte de se jeter—et si légèrement—dans
un lit incestueux! Cela n'est pas bien,
cela ne peut tourner à bien. Mais brise-toi, mon coeur;
car je dois retenir ma langue.
(Horatio, Marcellus et Bernardo entrent.)
HORATIO.—Salut à votre seigneurie.
HAMLET.—Je suis charmé de vous voir en bonne santé.
Horatio, n'est-ce pas?... ou je ne sais plus qui je suis
moi-même.
HORATIO.—Lui-même, monseigneur, et votre très-humble
serviteur pour toujours.
HAMLET.—Dites mon bon ami, monsieur; je veux échanger
ce nom avec vous. Et quel motif vous ramène de
Wittenberg, Horatio?—Marcellus?
MARCELLUS.—Mon bon seigneur...
HAMLET.—Je suis charmé de vous voir. Bonjour, monsieur.
Mais, en vérité, qu'est-ce qui vous a fait quitter
Wittenberg?
HORATIO.—Un naturel de vagabond, mon bon seigneur.
HAMLET.—Je ne m'accommoderais pas d'entendre votre
ennemi parler de la sorte; vous ne voudrez pas faire
à mon oreille cette violence de la rendre dépositaire de
votre témoignage contre vous-même. Je sais bien que
vous n'êtes pas un vagabond. Mais quelle affaire avez-vous
à Elseneur? Nous vous apprendrons à boire à pleins
bords avant que vous repartiez d'ici.
HORATIO.—Mon seigneur, j'étais venu pour voir les funérailles
de votre père.
HAMLET.—Je te prie, camarade, ne te moque pas de
moi; je pense que c'est pour voir les noces de ma mère.
HORATIO.—Il est vrai, mon seigneur, qu'elles ont suivi
de bien près.
HAMLET.—Économie, Horatio, économie pure! Les
viandes cuites pour les funérailles ont été resservies froides
sur les tables du mariage. Plût à Dieu que j'eusse
rencontré dans le ciel mon meilleur ennemi, plutôt que
d'avoir vu ce jour, Horatio!—Mon père!—Il me semble
que je vois mon père?
HORATIO.—Où, mon seigneur?
HAMLET.—Avec les yeux de l'âme, Horatio.
HORATIO.—Je l'ai vu autrefois; c'était un roi parfait.
HAMLET.—C'était un homme, pour tout dire en un
mot, tel que je ne reverrai jamais son pareil.
HORATIO.—Mon seigneur, je crois l'avoir vu durant la
nuit d'hier.
HAMLET.—Vu! Qui?
HORATIO.—Mon seigneur, le roi votre père.
HAMLET.—Le roi mon père!
HORATIO.—Modérez pour un instant votre surprise, en
prêtant une oreille attentive, afin que je puisse, avec le
témoignage de ces messieurs, vous raconter ce prodige.
HAMLET.—Pour l'amour de Dieu, fais-toi entendre.
HORATIO.—Pendant deux nuits de suite, ces messieurs,
Marcellus et Bernardo, étant en faction, à l'heure oisive
et morte du milieu de la nuit, ont eu l'aventure que
voici: une figure, semblable à votre père, armée de
toutes pièces, exactement de pied en cap, apparaît devant
eux, et, avec une démarche solennelle, passe lentement
et gravement près d'eux. Trois fois il se promena devant
leurs yeux accablés et fixes d'épouvante, à la distance de
ce bâton, tandis que, dissous presque en je ne sais quelle
gelée fondante, par l'effet de la peur, ils demeuraient
muets et ne lui parlaient point. Ils m'ont fait part de cela
comme d'un secret terrible; et moi, la troisième nuit,
j'ai monté la garde avec eux. Alors, tout comme ils me
l'avaient raconté, à la même heure, en la même forme,
chacune de leurs paroles se trouvant vraie et certaine,
l'apparition est venue. J'ai reconnu votre père; ces deux
mains ne sont pas plus semblables.
HAMLET.—Mais où cela s'est-il passé?
MARCELLUS.—Mon seigneur, sur la plate-forme où nous
montions la garde.
HAMLET.—Ne lui avez-vous point parlé?
HORATIO.—Mon seigneur, c'est ce que j'ai fait. Mais il
n'a fait nulle réponse; une fois, pourtant, à ce qu'il m'a
semblé, il a levé la tête et a commencé à se mouvoir
comme s'il voulait parler; mais, à ce moment même, le
coq du matin a chanté à haute voix, et lui, à ce bruit, il
a reculé en toute hâte, et s'est évanoui à nos yeux.
HAMLET.—Cela est fort étrange.
HORATIO.—Aussi sûrement que j'existe, mon honorable
seigneur, cela est vrai; et nous avons pensé que notre
devoir nous prescrivait de vous en donner connaissance.
HAMLET.—En vérité, en vérité, messieurs, cela me
trouble. Montez-vous la garde ce soir?
TOUS.—Oui, mon seigneur.
HAMLET.—Armé, dites-vous?
TOUS.—Armé, mon seigneur.
HAMLET.—De la tête aux pieds?
TOUS.—Mon seigneur, de pied en cap.
HAMLET.—Alors, vous n'avez pas vu son visage.
HORATIO.—Oh! si, mon seigneur; sa visière était levée.
HAMLET.—Eh bien! avait-il un aspect irrité?
HORATIO.—Un air de tristesse plutôt que de colère.
HAMLET.—Pâle ou rouge?
HORATIO.—Non, très-pâle.
HAMLET.—Et il fixait les yeux sur vous?
HORATIO.—Constamment.
HAMLET.—Je voudrais avoir été là.
HORATIO.—Cela vous aurait fortement frappé.
HAMLET.—Sans doute, sans doute. A-t-il demeuré longtemps?
HORATIO.—Le temps de compter jusqu'à cent, sans
trop se presser?
MARCELLUS et BERNARDO.—Plus longtemps! plus longtemps!
HORATIO.—Non pas quand je l'ai vu.
HAMLET.—Sa barbe était grisonnante, n'est-ce pas?
HORATIO.—Comme lorsque je l'ai vu durant sa vie;
comme un blason de sable semé d'argent4.
HAMLET.—Je veillerai cette nuit, peut-être paraîtra-t-il
encore.
HORATIO.—Je le garantis, il paraîtra.
HAMLET.—S'il revêt encore la forme de mon noble
père, je lui parlerai, dût l'enfer béant m'ordonner de me
tenir en paix. Je vous prie tous, si vous avez caché cette
vision, persistez dans votre silence; et, quelque chose
qui puisse encore advenir cette nuit, livrez-le à votre réflexion,
mais point à votre langue. Je récompenserai
votre affection! Ainsi, adieu. Sur la plate-forme, entre
onze heures et minuit, j'irai vous trouver.
TOUS.—Nos respects à votre seigneurie.
HAMLET.—Non, votre affection, comme la mienne est
à vous. Adieu! (Horatio, Marcellus et Bernardo sortent.)—L'âme
de mon père tout armée! tout ne va pas bien.
Je soupçonne quelque mauvais mystère. Oh! je voudrais
que la nuit fût venue! Jusque-là, sois calme, mon âme!
Les mauvaises actions, quand la terre entière pèserait
sur elles, surgiront aux yeux des hommes.
(Il sort.)
SCÈNE III
Un appartement dans la maison de Polonius.
LAERTES ET OPHÉLIA entrent.
LAERTES.—Mes bagages sont embarqués; adieu! Et
maintenant, soeur, quand les vents en offriront l'occasion
et qu'un convoi nous viendra en aide, ne vous endormez
pas, mais donnez-moi de vos nouvelles.
OPHÉLIA.—Pouvez-vous en douter?
LAERTES.—Quant à Hamlet, et au badinage de ses gracieusetés,
regardez cela comme une fantaisie de mode et
un jeu auquel son sang s'amuse,—comme une violette
née en la jeunesse de la nature qui s'éveille,—hâtive,
mais passagère, suave, mais sans durée; le
parfum et la distraction d'une minute, rien de plus.
OPHÉLIA.—Quoi! rien de plus?
LAERTES.—Non, croyez-moi, rien de plus; car la nature,
dans son progrès, ne développe pas seulement les
muscles et la masse du corps, mais à mesure que s'agrandit
ce temple, s'étendent aussi largement, pour la
pensée et pour l'âme, les charges de leur dignité intérieure.
Peut-être vous aime-t-il maintenant; peut-être
aucune souillure, aucune fraude n'altèrent maintenant
la vertu de ses volontés; mais vous devez craindre, en
pesant sa grandeur, que ses volontés ne lui appartiennent
pas. Il est lui-même sujet de sa naissance; il ne lui
est pas possible, comme aux gens qui ne comptent pas,
de se tailler à lui-même sa destinée, car de son choix
dépendent le salut et la santé de tout l'État; et c'est
pourquoi son choix doit être restreint à ce que demande
ou permet le corps dont il est la tête. Si donc Hamlet dit
qu'il vous aime, il est de votre sagesse de le croire seulement
jusqu'à ce point où peut aller, selon le rôle et le
rang qui lui sont propres, son droit d'agir comme il a
parlé, c'est-à-dire jusque-là seulement où peut aller avec
lui la grande voix du Danemark. Pesez donc la perte
que votre honneur aurait à subir, si, d'une oreille trop
crédule, vous écoutiez ses chansons, ou perdiez votre
coeur, ou ouvriez à ses importunités sans frein le trésor
de votre chasteté. Craignez cela, Ophélia, craignez cela,
chère soeur; tenez-vous toujours en deçà de votre affection,
hors de l'atteinte et du danger des désirs. La vierge
la plus ménagère d'elle-même est déjà assez prodigue si
elle démasque sa beauté aux regards de la lune. La
vertu même n'échappe point aux traits de la calomnie;
le ver ronge les enfants du printemps, trop souvent
même avant que leurs boutons soient épanouis; et c'est
au matin de la jeunesse, sous ses limpides rosées, que
les souffles contagieux ont plus de menaces. Soyez donc
prudente; la meilleure sauvegarde, c'est la peur: assez
souvent la jeunesse se révolte d'elle-même, quoiqu'elle
n'ait près d'elle personne qui l'y pousse.
OPHÉLIA.—Je conserverai l'impression de cette leçon
salutaire, comme un gardien pour mon coeur. Mais,
mon bon frère, ne faites pas comme quelques rudes
pasteurs: il ne faut pas me montrer une route escarpée
et épineuse vers le ciel, et, comme un libertin vantard
et insouciant, suivre soi-même le sentier fleuri de la
licence, et s'inquiéter peu de ses propres leçons.
LAERTES.—Oh! ne craignez pas pour moi. Je m'arrête
trop longtemps. Mais voici venir mon père. (Polonius
entre.) Une double bénédiction est une double faveur.
L'occasion me rit pour un second adieu.
POLONIUS.—Encore ici, Laërtes! A bord, à bord! c'est
une honte: le vent est là qui pousse au dos de votre
voile, et vous vous faites attendre! Allons, que ma bénédiction
soit avec vous (il met sa main sur la tête de Laërtes);
et songe à graver en ta mémoire ces quelques préceptes:
«Ne donne pas à toutes tes pensées une langue, ni à
aucune pensée non calculée son exécution. Sois familier,
mais jamais banal. Les amis que tu auras, et dont
le choix sera éprouvé, attache-les à ton âme par des
crampons d'acier; mais n'use pas la paume de ta
main à fêter tout camarade éclos d'hier et encore
sans plumes. Garde-toi d'entamer une querelle; mais
une fois engagé, comporte-toi de manière que l'adversaire
prenne garde à toi. Prête l'oreille à tous, mais
ne livre tes paroles qu'à peu de gens. Recueille l'opinion
de chacun, mais réserve ton jugement. Que tes
habits soient aussi coûteux que ta bourse le permet,
sans recherches singulières; riches, sans être voyants;
car l'ajustement révèle souvent l'homme; et les gens
les plus relevés en France par leur rang et par leur
position sont, surtout en cela, des modèles de goût
et de dignité. Ne sois ni emprunteur, ni prêteur, car le
prêt fait souvent perdre et l'argent et l'ami, et l'emprunt
émousse le tranchant de l'économie. Ceci pardessus
tout: sois vrai envers toi-même; et, comme la
nuit suit le jour, ceci doit s'en suivre que tu ne pourras
être faux envers personne.» Adieu! que ma bénédiction
fasse pénétrer tout cela en toi.
LAERTES.—Je prends humblement congé de vous, mon
seigneur.
POLONIUS.—L'heure vous réclame. Allez, vos serviteurs
vous attendent.
LAERTES.—Adieu, Ophélia, et souvenez-vous bien de
ce que je vous ai dit.
OPHÉLIA.—Cela est enfermé en ma mémoire, et vous
en garderez vous-même la clef.
LAERTES.—Adieu!
(Laërtes sort.)
POLONIUS.—Qu'est-ce, Ophélia? que vous a-t-il dit?
OPHÉLIA.—C'est, ne vous en déplaise, quelque chose
touchant le seigneur Hamlet.
POLONIUS.—Certes, c'est fort à propos. On m'a dit que
depuis peu il vous avait très-souvent consacré ses moments
de loisir intime, et que vous-même aviez été très-libérale
et prodigue de vos audiences; s'il en est ainsi
(comme on me l'a raconté, par voie de précaution), je
dois vous dire que vous ne comprenez pas assez clairement
par vous-même ce qui convient à ma fille et à
votre honneur. Qu'y a-t-il entre vous? confiez-moi la
vérité.
OPHÉLIA.—Il m'a dernièrement, mon seigneur, fait
beaucoup d'offres de son affection.
POLONIUS.—Son affection? Bah! vous parlez comme
une fillette encore toute verdelette qui n'a pas été passée
au crible dans des circonstances de ce péril; croyez-vous
à ses offres, comme vous les appelez?
OPHÉLIA.—Je ne sais pas, mon seigneur, ce que je
dois penser.
POLONIUS.—Eh bien! je vais vous l'apprendre. Pensez
que vous n'êtes qu'un petit enfant, et que vous avez pris
pour argent comptant des offres qui ne sont que fausse
monnaie. Offrez-vous à vous-même un tarif plus cher
de votre valeur, ou (pour ne pas essouffler plus longtemps
ce pauvre mot, dont j'abuse ainsi), vous n'aurez
plus qu'à m'offrir le titre de sot.
OPHÉLIA.—Mon seigneur, il m'a importunée de son
amour, mais d'une manière honorable.
POLONIUS.—Ah! oui. Vous pouvez appeler cela de
belles manières!... Allez, allez!
OPHÉLIA.—Et il donnait autorité à ses discours, mon
seigneur, par presque tous les plus saints serments du
ciel.
POLONIUS.—Ah! oui, pièges à attraper des bécasses! Je
sais, quand le sang brûle, combien l'âme est prodigue
à prêter à la langue des serments. Ce sont des éclairs,
ma fille, donnant plus de lumière que de chaleur, qui
perdent aussitôt chaleur et lumière, et dont les promesses
mêmes s'éteignent aussitôt faites. Vous ne devez
pas les prendre pour du feu. A partir de cette heure,
soyez un peu plus avare de votre virginale présence;
mettez vos entretiens à plus haut prix, et que votre conversation
ne soit pas à commandement. Quant au seigneur
Hamlet, ce que vous en devez croire, c'est qu'il
est jeune et qu'il lui est permis d'aller au bout d'une
longe plus longue que ne saurait être la vôtre. Bref,
Ophélia, ne croyez pas à ses serments; ce sont des enjôleurs,
ils n'ont pas la couleur dont ils sont revêtus en
dehors; ce ne sont rien qu'entremetteurs de projets fort
profanes, qui ne semblent respirer que saintes et dévotes
instances, afin de mieux tromper. Une fois pour toutes,
et pour parler clairement, je ne veux pas que désormais
vous fassiez mauvais usage de votre loisir en
parlant au seigneur Hamlet, ou en l'écoutant; prenez-y
garde, entendez-vous, et passez votre chemin.
OPHÉLIA.—J'obéirai, mon seigneur.
(Ils sortent.)
SCÈNE IV
La plate-forme.
HAMLET, HORATIO ET MARCELLUS entrent.
HAMLET.—L'air est subtil et mordant; il fait très-froid.
HORATIO.—Oui, c'est un air aigre et qui pique.
HAMLET.—Quelle heure est-il à présent?
HORATIO.—Peu s'en faut, je crois, qu'il ne soit minuit.
MARCELLUS.—Non, il est sonné.
HORATIO.—Vraiment? je ne l'ai pas entendu. Alors, le
moment approche, où l'esprit a l'habitude de se promener.
(On entend dans le palais une fanfare de trompettes et des
décharges d'artillerie.) Qu'est-ce que cela signifie, mon
seigneur?
HAMLET.—Le roi passe la nuit et boit à toute sa soif; il
tient séance d'orgie et danse en chancelant la gigue
impudente, et à chaque fois qu'il avale ses rasades de
vin du Rhin, la timbale et la trompette se mettent à
braire ainsi pour le triomphe des santés qu'il porte.
HORATIO.—Est-ce la coutume?
HAMLET.—Oui, ma foi! c'est la coutume. Mais selon
mon sentiment, encore que je sois enfant de ce pays et
né pour en prendre les manières, c'est une coutume
qu'il est plus honorable d'enfreindre que d'observer. Ces
divertissements qui appesantissent les têtes nous font,
de l'orient à l'occident, citer et condamner par les autres
nations; elles nous appellent ivrognes, et souillent notre
nom du sobriquet de pourceaux. Et en vérité, quels que
soient nos exploits et malgré la hauteur où ils atteignent,
cela leur retire la sève même et la moelle de la gloire
qu'ils nous mériteraient. De même, il arrive fréquemment
aux individus que, s'ils ont en eux quelque tache
d'un vice naturel; si, par exemple, ils sont, de naissance
(et par conséquent sans en être coupables,
puisque la créature n'a pas le choix de son origine),
dominés par l'excès de telle ou telle humeur du tempérament
qui renverse souvent les remparts et les forteresses
de la raison, ou si quelque habitude met en eux
un levain qui les fasse trop sortir du moule des manières
approuvées; parce que ces hommes, dis-je, portent la
marque d'un seul défaut, soit que ce défaut soit une
livrée dont la nature les a revêtus, ou une cicatrice que
leur a faite le hasard, leurs autres vertus (fussent-elles
aussi pures que la grâce céleste et aussi infinies que
l'homme les peut posséder) seront, dans l'opinion générale,
gâtées par ce tort unique, et la goutte d'alliage
impur abaisse souvent au taux de son propre mépris
toute la noble substance où elle est mêlée.
(Le fantôme entre.)
HORATIO.—Regardez, mon seigneur, il vient.
HAMLET.—Anges et ministres de grâce, défendez-nous!
Que tu sois un esprit de bénédiction ou un lutin damné,
que tu apportes avec toi le souffle du ciel ou la vapeur
de l'enfer, que tes intentions soient perverses ou charitables,
tu te présentes sous une forme si provoquante, que
je dois te parler. Je t'appelle, Hamlet, roi, père, souverain
du Danemark! Oh! réponds-moi: ne me laisse pas
éclater d'angoisse sans rien savoir. Pourquoi tes ossements
sanctifiés, et ensevelis dans la mort, ont-ils rompu
leur linceul? Pourquoi le sépulcre, où nous t'avons
vu tranquillement enclos, a-t-il ouvert ses pesantes
mâchoires de marbre pour te rejeter ici? Que signifie
ceci? Pour que toi, corps mort, de nouveau couvert de
tout ton acier, tu reviennes ainsi revoir les lueurs de la
lune, et rendre la nuit hideuse, et pour que nous, pauvres
plastrons de la nature, nous soyons si horriblement
ébranlés jusqu'au fond de notre être par des pensées qui
excèdent la portée de nos âmes,—dis, qu'y a-t-il? pourquoi
cela? que devons-nous faire?
HORATIO.—Il vous fait signe d'aller vers lui, comme
s'il avait quelque communication à vous faire, à vous
seul.
MARCELLUS.—Voyez avec quel geste courtois il vous
invite à le suivre dans un endroit plus écarté. Mais n'allez
pas avec lui.
HORATIO.—Non, certes, en aucune façon.
HAMLET.—Il ne veut point parler ici; je veux le suivre.
HORATIO.—N'en faites rien, mon seigneur.
HAMLET.—Pourquoi? qu'ai-je à craindre? je donnerais
ma vie pour une épingle; et quant à mon âme, que
pourrait-il lui faire, étant immortelle comme lui? Il me
fait signe de nouveau; je vais le suivre.
HORATIO.—Eh quoi! s'il vous attire vers les flots, mon
seigneur, ou sur la terrible cime de ce rocher qui, surplombant
sa base, s'avance au-dessus de la mer; s'il
prend là quelque autre forme horrible qui vous prive de
l'empire de la raison et vous entraîne dans la démence?
Pensez-y, le lieu même pourrait, sans nulle autre cause,
jeter des boutades de désespoir dans le cerveau de tout
homme qui voit une hauteur de tant de brasses entre la
mer et lui, et qui l'entend rugir au-dessous.
HAMLET.—Il me fait signe encore.—Marche, je te suivrai.
MARCELLUS.—Vous n'irez point, mon seigneur.
HAMLET.—Lâchez-moi donc.
HORATIO.—Soyez raisonnable, n'y allez pas.
HAMLET.—Mon destin me hèle, et rend la plus petite
artère du corps que voici aussi roide que les nerfs du
lion de Némée. (Le fantôme fait un signe.) Il m'appelle encore;
lâchez-moi, messieurs. (Il se dégage.) Par le ciel! je
ferai un fantôme du premier qui m'arrêtera... Je l'ai
dit...—Allons... marche... je te suivrai.
(Le fantôme et Hamlet sortent.)
HORATIO.—Il est mis tout hors de lui par son imagination.
MARCELLUS.—Suivons-le; il ne convient pas que nous
lui obéissions ainsi.
HORATIO.—Oui, marchons. Quelle issue aura tout ceci?
MARCELLUS.—Il y a quelque chose de vermoulu dans
l'état du Danemark.
HORATIO.—Le ciel en décidera.
MARCELLUS.—Eh bien! suivons-le.
(Ils sortent.)
SCÈNE V
Un endroit plus écarté de la plate-forme.
LE FANTOME ET HAMLET entrent.
HAMLET.—Où veux-tu me conduire? Parle, je n'irai
pas plus loin.
LE FANTOME.—Écoute-moi.
HAMLET.—Je le veux.
LE FANTOME.—L'heure est presque arrivée où je dois
retourner dans les flammes sulfureuses et torturantes.
HAMLET.—Hélas! pauvre âme!
LE FANTOME.—Ne me plains pas; mais prête une attention
sérieuse à ce que je vais te révéler.
HAMLET.—Parle, je suis tenu d'écouter.
LE FANTOME.—Et de venger aussi, quand tu auras entendu.
HAMLET.—Quoi donc?
LE FANTOME.—Je suis l'esprit de ton père, condamné
pour un certain temps à errer durant la nuit, et, durant
le jour, à jeûner, confiné dans les flammes, jusqu'à ce
que la souillure des crimes commis pendant les jours
de ma vie soit consumée et purifiée. S'il ne m'était pas
défendu de dire les secrets de ma prison, je pourrais dérouler
un récit dont la plus légère parole bouleverserait
ton âme, glacerait ton jeune sang, pousserait hors de
leurs orbites tes deux yeux comme des étoiles, disperserait
les boucles noires et agencées de ta tête, et ferait
que chacun de tes cheveux se dresserait à part sur sa
racine, comme les piquants sur le porc-épic craintif.
Mais ces révélations de l'éternité ne sont pas faites pour
des oreilles de chair et de sang. Écoute,... écoute,... oh!
écoute!... si tu as jamais aimé ton tendre père...
HAMLET.—O ciel!
LE FANTOME.—Venge-le d'un meurtre affreux et dénaturé.
HAMLET.—D'un meurtre?
LE FANTOME.—D'un meurtre affreux; et dans le meilleur
cas tel est un meurtre; mais celui-ci fut le plus affreux,
le plus inouï, le plus dénaturé.
HAMLET.—Hâte-toi de m'instruire, afin que moi, sur
des ailes aussi rapides que la réflexion ou que les pensées
de l'amour, je puisse voler à ma vengeance.
LE FANTOME.—Je te trouve prêt; et quand tu serais
plus inerte que l'herbe grasse qui pourrit à loisir sur les
bords du Léthé, ne serais-tu pas excité par ceci? Maintenant,
Hamlet, écoute: on a donné à entendre qu'un
serpent m'avait piqué pendant que je dormais dans mon
verger; c'est ainsi que la publique oreille du Danemark
a été grossièrement abusée par un rapport forgé sur
ma mort. Mais sache, toi, noble jeune homme, que le
serpent dont la piqûre frappa la vie de ton père porte
maintenant sa couronne.
HAMLET.—O mon âme prophétique! Mon oncle!
LE FANTOME.—Oui, cette brute incestueuse, adultère,
par la magie de son esprit, par des dons perfides (ô
damnable esprit, damnables dons, qui ont le pouvoir de
séduire ainsi!) gagna à sa honteuse convoitise la volonté
de ma reine, si vertueuse en apparence. O Hamlet!
quelle décadence il y eut là! De moi, de qui l'amour était
d'une dignité telle qu'il marchait toujours, mains jointes,
avec le serment que je lui avais fait au mariage, descendre
jusqu'à un misérable dont les dons naturels étaient si
pauvres auprès des miens! Mais, ainsi que la vertu ne
sera jamais ébranlée, quand même la luxure la courtiserait
sous une forme divine; ainsi l'impureté, quoique unie
à un ange rayonnant, se rassasiera vite en un lit céleste,
et se ruera aussitôt sur l'immonde curée. Mais doucement!
Je crois sentir l'air du matin! abrégeons. Comme
je dormais dans mon verger, ainsi que c'était toujours
mon usage après midi, ton oncle envahit furtivement
l'heure de ma sécurité, avec une note du suc maudit de
la jusquiame, et il répandit dans les porches de mes
oreilles cette essence qui distille la lèpre, et dont l'action
est en telle hostilité avec le sang de l'homme que,
prompte comme le vif-argent, elle court à travers toutes
les barrières naturelles et toutes les allées du corps, et
que, par une force subite, comme une goutte acide dans
le lait, elle fait figer et cailler le sang le plus coulant et
le plus sain. Ainsi du mien; et une dartre toute soudaine
enveloppa comme d'une écorce qui me fit ressembler
à Lazare, d'une croûte honteuse et dégoûtante, la
surface lisse de tout mon corps. Voilà comme, en dormant,
par la main d'un frère, je fus d'un seul coup frustré
de ma vie, de ma couronne, de ma reine, fauché en
pleine floraison de mes péchés, sans sacrements, sans
préparation, sans les saintes huiles, sans avoir fait mon
examen, et envoyé là où il faut rendre compte, avec
toutes mes fautes pesant sur ma tête. O horrible! ô horrible!
très-horrible! Si la nature vit encore en toi, ne
supporte pas cela! Ne laisse pas le lit royal du Danemark
servir de couche à la luxure et à l'inceste damné.
Mais quelle que soit la voie par où tu poursuivras cette
action, ne souille pas ta pensée, et ne laisse point ton
âme projeter la moindre chose contre ta mère; abandonne-la
au ciel et à ces épines qui habitent dans son
sein pour la piquer et la percer. Adieu une fois pour toutes!
Le ver luisant montre que le matin approche; sa
flamme inefficace commence à pâlir. Adieu, adieu, adieu,
souviens-toi de moi.
(Il sort.)
HAMLET.—O vous toutes, armées du ciel! ô terre! quoi
de plus? dois-je vous associer aussi l'enfer? Arrête, arrête,
mon coeur; et vous, mes nerfs, ne vieillissez pas
tout à coup, mais soutenez-moi de toute votre roideur.
Me souvenir de toi? Oui, pauvre âme, tant que la memoire
conservera un siège dans ce crâne bouleversé. Me
souvenir de toi? Oui, j'effacerai du registre de ma mémoire
tous les vulgaires souvenirs qui m'étaient chers,
toutes les sentences des livres, toutes les formes, toutes
les impressions du passé que la jeunesse et l'observation
y ont inscrites; sur les pages et dans tout le volume de
mon cerveau, ton commandement seul vivra, dégagé de
tout sujet moins noble... Oui, par le ciel!—O femme
perverse entre toutes! O scélérat! scélérat! souriant et
damné scélérat! Ici, mes tablettes! car il importe d'y
noter qu'un homme peut sourire, et sourire, et être un
scélérat. Je suis sûr, du moins, que cela peut être ainsi
en Danemark (il écrit); vous y êtes, mon oncle. Et maintenant,
à mon mot d'ordre! C'est: «Adieu, adieu, souviens-toi
de moi.» Je l'ai juré.
HORATIO, derrière la scène.—Mon seigneur, mon seigneur!
MARCELLUS, derrière la scène.—Seigneur Hamlet!
HORATIO, derrière la scène.—Dieu le garde!
HAMLET.—Ainsi soit-il!
MARCELLUS, derrière la scène.—Holà! ho! ho! mon seigneur!
HAMLET.—Holà! oh, oh, petit! Viens, l'oiseau, viens!
(Horatio et Marcellus entrent.)
MARCELLUS.-Où en êtes-vous, mon noble seigneur?
HORATIO.—Quelles nouvelles, mon seigneur?
HAMLET.—Oh! prodigieuses!
HORATIO.—Mon bon seigneur! dites-les.
HAMLET.—Non; vous les révélerez.
HORATIO.—Pas moi, mon seigneur; par le ciel!
MARCELLUS.—Ni moi, mon seigneur.
HAMLET.—Qu'en dites-vous donc? Un coeur d'homme
eût-il pu le croire?... Mais vous serez secrets?
HORATIO et MARCELLUS.—Oui, par le ciel, mon seigneur!
HAMLET.—Il n'y a nulle part, dans tout le Danemark,
un scélérat... qui ne soit un fieffé coquin.
HORATIO.—Il n'est pas besoin, mon seigneur, d'un
fantôme qui sorte du tombeau pour nous dire cela.
HAMLET.—Oui, vraiment, vous dites vrai, et par conséquent,
sans aucun détail de plus, je tiens pour convenable
que nous nous serrions la main et que nous nous
séparions, vous, pour aller où vous conduiront vos affaires
et vos penchants, car chaque homme a ses affaires
et ses penchants, quels qu'ils soient; et moi, pour
mon propre et pauvre compte, voyez-vous, j'irai prier.
HORATIO.—Ce ne sont que paroles d'égarement et de
vertige, mon seigneur.
HAMLET.—Je suis fâché qu'elles vous offensent; sincèrement;
oui, ma foi, sincèrement.
HORATIO.—Il n'y a point là d'offense, mon seigneur.
HAMLET.—Si fait, par saint Patrice! il y en a une,
Horatio, et même une grande offense. Quant à cette
vision, c'est un honnête fantôme, permettez-moi de vous
dire cela; et pour ce qui est de votre désir de connaître ce
qu'il y a entre nous, réprimez-le comme vous pourrez. Et
maintenant, mes bons amis, comme camarades, compagnons
d'armes et amis, accordez-moi une pauvre faveur.
HORATIO.—Qu'est-ce, mon seigneur? Nous le ferons.
HAMLET.—Ne faites jamais connaître ce que vous avez
vu cette nuit.
HORATIO et MARCELLUS.—Mon seigneur, nous n'en
dirons rien.
HAMLET.—Bien, mais jurez-le.
HORATIO.—Sur ma foi, monseigneur, ce ne sera pas moi.
MARCELLUS.—Ni moi, mon seigneur, sur ma foi.
HAMLET.—Sur mon épée.
MARCELLUS.—Nous avons déjà juré, mon seigneur.
HAMLET,—N'importe, sur mon épée; n'importe.
LE FANTOME, sous la terre.—Jurez!
HAMLET.—Ah! ah! mon garçon, c'est ton avis? Es-tu
là, bonne pièce? Allons, vous entendez le camarade,
là-bas, à la cave; consentez à jurer.
HORATIO.—Dites la formule du serment, mon seigneur.
HAMLET.—Ne parlez jamais de ce que vous avez vu ici.
Jurez par mon épée.
LE FANTOME, sous la terre.—Jurez!
HAMLET.—Hic et ubique? Changeons donc de place.
Venez ici, messieurs, et replacez vos mains sur mon
épée. Jurez par mon épée de ne jamais parler de ce que
vous avez entendu!
LE FANTOME, sous la terre.—Jurez par son épée!
HAMLET.—Bien dit, vieille taupe. Peux-tu travailler si
vite sous terre? Un précieux mineur!... Allons encore
plus loin, mes bons amis.
HORATIO.—Oh! par le jour et la nuit, voilà un prodige
étrange!
HAMLET.—Faites-lui donc l'accueil qu'on fait à un
étranger. Il y a plus de choses au ciel et sur la terre,
Horatio, qu'il n'en est rêvé dans votre philosophie. Mais
allons: ici comme auparavant, jurez que jamais (et en
aide vous soit la miséricorde de Dieu!) si étrange et si
bizarre que je puisse me montrer, comme je trouverai
peut-être à propos par la suite de m'habiller d'un caractère
fantasque, jamais, me voyant en de tels moments,
vous ne croiserez les bras de la sorte, ni ne secouerez
ainsi la tête, ni ne prononcerez quelqu'une de ces
phrases équivoques, comme: «Bien, bien, nous savons;»
ou: «Nous pourrions, si nous voulions...» ou: «Si
nous avions envie de parler...» ou: «Si l'on pouvait,
il y aurait...» ou telle autre parole ambiguë donnant
à entendre que vous savez quelque chose de moi... Jurez
vous cela?... Que la grâce et la miséricorde vous soient
donc en aide au besoin!
LE FANTOME, sous la terre.—Jurez!
HAMLET.—Calme-toi, calme-toi, âme en peine!...
Ainsi, messieurs, je me recommande à vous de toute
mon affection, et tout ce qu'un aussi pauvre homme
que Hamlet pourra faire pour vous exprimer son attachement
et son amitié, Dieu aidant, ne vous manquera pas.
Allons-nous en ensemble; et toujours le doigt sur les
lèvres, je vous prie. Notre siècle est en désarroi. O fatalité
maudite, que je sois jamais né pour le remettre en
ordre! Allons, venez, partons ensemble.
(Ils sortent.)
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE DEUXIÈME
SCÈNE I
Une chambre dans la maison de Polonius.
POLONIUS ET REYNALDO entrent.
POLONIUS.—Donnez-lui cet argent et ces lettres, Reynaldo.
REYNALDO.—Ainsi ferai-je, mon seigneur.
POLONIUS.—Vous serez sage à miracle, bon Reynaldo,
si vous voulez bien, avant de lui faire visite, vous enquérir
de sa conduite.
REYNALDO.—Mon seigneur, j'étais dans cette intention.
POLONIUS.—Bien dit, ma foi, très-bien dit. Suivez ceci,
monsieur. Commencez-moi par demander quels Danois
se trouvent à Paris, comment ils y sont, qui ils sont,
leurs ressources, leur demeure, leurs compagnies, leurs
dépenses; et quand, par cette enceinte continue de
questions, en allant à la dérive, vous trouverez qu'on
connaît mon fils, côtoyez de plus près, plutôt que
d'aborder tout de suite par des questions particulières.
Présentez-vous, par exemple, comme ayant de lui quelque
lointaine connaissance. Ainsi, dites: «Je connais
«son père et ses amis, et même lui un peu.» Vous comprenez
cela, Reynaldo?
REYNALDO.—Oui, très-bien, mon seigneur.
POLONIUS.—«Et lui, un peu... mais,» pourrez-vous
ajouter, «pas très-bien. Au reste, si c'est celui que je
veux dire, il est fort dérangé, adonné à ceci, à cela.» Et
alors mettez à sa charge tel conte bleu qu'il vous plaira.
Ah ça! pourtant, rien d'assez bas pour le déshonorer.
Prenez garde à cela, monsieur. Mais seulement cette
légèreté, ce désordre, ces écarts ordinaires qui sont les
compagnons notoires et bien connus de la jeunesse et
de la liberté.
REYNALDO.—Comme de jouer, mon seigneur.
POLONIUS.—Oui; ou de boire, de bretailler, de jurer,
de quereller, de courir les filles;... vous pouvez aller
jusque-là.
REYNALDO.—Mon seigneur, cela le déshonorerait.
POLONIUS.—Ma foi, non, si vous savez, tout en l'accusant,
tempérer la chose. Il ne faudra pas mettre à sa
charge un surcroît de scandale, comme de le donner
pour livré à la débauche-Ce n'est pas là ce que je veux
dire. Mais murmurez si délicatement ses fautes qu'elles
puissent passer pour les torts de la liberté, pour les
éclairs et les éclats d'une âme en feu, pour une fougue
naturelle au sang indompté dont tous, à cet âge, sentent
les assauts.
REYNALDO.—Mais, mon bon seigneur...
POLONIUS.—Pourquoi je vous charge de faire cela?
REYNALDO.—Oui, mon seigneur, je voudrais le savoir.
POLONIUS.—Eh bien! monsieur, voici mon but; et ce
stratagème, je crois, est d'un succès garanti. Quand
vous aurez attribué à mon fils ces légers défauts, comme
s'il s'agissait d'un objet qui, à Fuser, se serait un peu
taché,—suivez-moi bien,—si le partenaire de votre entretien,
celui que vous voudriez sonder, a jamais vu le
jeune homme sur qui portent vos murmures coupable de
quelqu'un des forfaits susdits, soyez assuré qu'il finira
par vous dire en conclusion: «Mon bon monsieur,» ou
«mon ami,» ou «monsieur,» selon la façon de parler
ou le titre usité dans le pays, ou par la personne en
question...
REYNALDO.—Très-bien, mon seigneur.
POLONIUS.—Et alors, monsieur, il dira que... il dira...
qu'est-ce que j'étais en train de dire? Par la sainte
messe! j'étais en train de dire quelque chose... où en
suis-je resté?
REYNALDO.—Et il finira par dire, en conclusion...
POLONIUS.—Il finira par dire, en conclusion, oui, morbleu!
il finira par vous dire: «Je connais ce gentilhomme,
je l'ai vu hier ou l'autre jour, ou à tel moment,
ou à tel autre, avec tel ou tel; et, comme vous dites, il
était là à jouer; ou il avalait sa rasade, ou il avait
une dispute à la paume;» ou peut-être: «je l'ai vu
entrer dans une de ces maisons de commerce,» videlicet,
un mauvais lieu,... ou telle autre chose. Voyez-vous
maintenant? Le hameçon de votre mensonge prendra
ainsi la carpe de la vérité; et, voilà comme, nous autres
gens de bon sens et de pénétration, à force de machines
et en essayant de biais, nous savons indirectement suivre
notre direction. C'est ainsi, d'après mes instructions et
mes avis ci-dessus, que vous en agirez avec mon fils. Y
êtes-vous, ou n'y êtes-vous pas?
REYNALDO.—J'y suis, mon seigneur.
POLONIUS.—Dieu soit avec vous! Bon voyage.
REYNALDO.—Mon bon seigneur...
POLONIUS.—Observez ses penchants par vous-même.
REYNALDO.—Ainsi ferai-je, mon seigneur.
POLONIUS.—Et laissez-le chanter sa gamme.
REYNALDO.—Bien, mon seigneur.
(Il sort.)
(Ophélia entre.)
POLONIUS.—Adieu!—Qu'est-ce, Ophélia? De quoi s'agit-il?
OPHÉLIA.—Oh! mon seigneur, mon seigneur, j'ai été
si effrayée!
POLONIUS.—De quoi, au nom du ciel?
OPHÉLIA.—Mon seigneur, comme j'étais à coudre dans
mon cabinet, le seigneur Hamlet, avec son pourpoint
tout défait, sans chapeau sur la tête, ses bas froissés,
sans jarretières, et tombant, enroulés, jusque sur sa
cheville, pâle comme sa chemise, ses genoux se heurtant
l'un contre l'autre, et avec un regard d'une expression
aussi pitoyable que s'il avait été détaché du fond de
l'enfer pour faire un récit d'horreurs... il est venu se
poser devant moi.
POLONIUS.—Fou pour l'amour de toi?
OPHÉLIA.—Mon seigneur, je ne sais pas; mais vraiment,
je le crains.
POLONIUS.—Qu'a-t-il dit?
OPHÉLIA.—Il m'a prise par le poignet et m'a serrée
très-fort; puis il s'écarte de toute la longueur de son bras,
et tenant son autre main, ainsi, au dessus de son front, il
tombe en une contemplation de mon visage comme s'il
eût voulu le dessiner. Il est longtemps resté ainsi. Enfin,—une
petite secousse à mon bras, et trois fois sa tête
ainsi balancée de bas en haut,—il a poussé un soupir si
pitoyable et si profond qu'il semblait devoir faire éclater
tout son corps et mettre fin à son existence. Cela fait,
il me laisse aller; et, la tête tournée par-dessus son
épaule, il paraissait trouver son chemin sans ses yeux,
car il a passé la porte sans leur secours, et jusqu'au
dernier moment, il a tenu leur lumière tournée vers
moi.
POLONIUS.—Allons, viens avec moi; je vais trouver le
roi. C'est là, au vrai, le délire de l'amour qui se ravage
lui-même par la violence qui lui appartient, et entraîne
la volonté à des entreprises désespérées, aussi souvent
que toute autre passion qui soit sous le ciel pour affliger
notre nature. J'en suis fâché. Mais quoi? Lui avez-vous
adressé dernièrement quelques paroles rudes?
OPHÉLIA.—Non, mon bon seigneur; mais, comme vous
l'aviez commande, j'ai repoussé ses lettres, et j'ai refusé
ses visites.
POLONIUS.—C'est cela qui l'a rendu fou. Je suis fâché
de ne l'avoir pas observé avec plus d'attention et de discernement;
je craignais que ce ne fût seulement une
plaisanterie, et qu'il ne se proposât ton naufrage. Mais
maudits soient mes soupçons jaloux! Il semble que ce soit
le propre de notre âge de dépasser notre portée, en nos
jugements, comme, parmi les gens plus jeunes, c'est le
défaut commun de manquer de réflexion. Viens, allons
vers le roi; ceci doit être connu, dont le secret gardé
pourrait causer plus de peine que ne causera de haine
cet amour révélé. Allons.
(Ils sortent.)
SCÈNE II
Un appartement dans le château.
LE ROI, LA REINE, ROSENCRANTZ, GUILDENSTERN, SUITE, entrent.
LE ROI.—Soyez les bienvenus, cher Rosencrantz, et
vous, Guildenstern! Outre le grand désir que, depuis
longtemps, nous avions de vous voir, le besoin que nous
avons de vos services a provoqué notre hâtif appel. Vous
avez su quelque chose de la transformation de Hamlet;
je dis transformation, car en lui ni l'homme extérieur
ni l'intérieur ne ressemblent plus à ce qu'il était. Quelle
pourrait être la cause, autre que la mort de son père,
qui l'a jeté à ce point hors de toute conscience de lui-même,
je ne saurais l'imaginer. Vous donc qui avez
été dès un si jeune âge élevés avec lui, et qui, depuis
lors, avez vécu si voisins de sa jeunesse et de ses goûts,
je vous prie tous deux de vouloir bien consacrer à notre
cour quelque peu de votre loisir, afin de l'attirer vers les
plaisirs par votre compagnie, et de saisir, par tous les
indices que le hasard vous permettra de glaner, s'il y a
quelque motif à nous inconnu qui l'afflige ainsi, et qui,
venant à être découvert, serait à portée de nos remèdes.
LA REINE.—Mes bons messieurs, il a beaucoup parlé de
vous; et je suis sûre qu'il n'y a pas en ce monde deux
hommes à qui il soit plus attaché. S'il vous plaît de
nous montrer assez de courtoisie et de bon vouloir
pour passer quelque temps avec nous, au secours et au
profit de nos espérances, votre visite sera comblée de
tous les remerciements qui conviennent à la gratitude
d'un roi.
ROSENCRANTZ.—Vos Majestés pourraient, en vertu du
souverain pouvoir qu'elles ont sur nous, donner à leur
bon plaisir redouté la forme d'un ordre plutôt que d'une
prière.
GUILDENSTERN.—Nous obéissons d'ailleurs tous les deux,
et nous faisons ici hommage de nous-mêmes et de nos
efforts tendus jusqu'au bout, mettant à vos pieds nos
services pour être commandés par vous.
LE ROI.—Je vous remercie, Rosencrantz, et vous, aimable
Guildenstern.
LA REINE.—Je vous remercie, Guildenstern, et vous,
aimable Rosencrantz; et je vous conjure d'aller à l'instant
voir mon fils, hélas! trop changé.—Que quelques-uns
de vous conduisent ces messieurs là où est Hamlet.
GUILDENSTERN.—Que le ciel lui rende notre présence et
nos soins agréables et salutaires!
LA REINE.—Hélas! Ainsi soit-il!
(Rosencrantz, Guildenstern et quelques hommes de la suite
sortent.)
(Polonius entre.)
POLONIUS.—Les ambassadeurs sont revenus de Norwége,
fort satisfaits, mon bon seigneur.
LE ROI.—Tu es toujours le père aux bonnes nouvelles.
POLONIUS.—Vraiment, mon seigneur? Soyez sûr, mon
bon souverain, que je tiens mes services, comme je tiens
mon âme, tout ensemble à la disposition de mon Dieu et
de mon gracieux roi; et je pense (ou bien cette mienne
cervelle ne sait plus suivre la piste d'une affaire aussi
sûrement qu'elle en avait coutume) je pense que j'ai
trouvé la vraie cause de la démence de Hamlet.
LE ROI.—Ah! dis-moi cela! Voilà ce qu'il me tarde
d'entendre!
POLONIUS.—Donnez d'abord audience aux ambassadeurs;
mes nouvelles seront le dessert après ce grand
festin.
LE ROI.—Fais-leur toi-même les honneurs, et introduis-les.
(Polonius sort.) Il me dit, ma chère Gertrude,
qu'il a trouvé le point capital et la source de tout le
dérangement de notre fils.
LA REINE.—Je doute qu'il y en ait une autre que cette
grande cause: la mort de son père et l'extrême hâte de
notre mariage.
(Polonius rentre avec Voltimand et Cornélius.)
LE ROI.—Bien! nous le sonderons.—Soyez les bienvenus,
mes bons amis. Dites, Voltimand, que nous apportez-vous
de la part de notre frère de Norwége?
VOLTIMAND.—La plus riche réciprocité de compliments
et de voeux. Dès notre première démarche, il a envoyé
l'ordre de suspendre les recrutements de son neveu, qui
lui paraissaient être des préparatifs contre le Polonais;
mais, y ayant mieux regardé, il les trouva réellement
dirigés contre Votre Altesse. Alors, blessé de voir comment
on avait abusé de sa maladie, de son âge, de son
impuissance, il fait signifier ses ordres à Fortinbras, qui
obéit sur-le-champ, reçoit les réprimandes du roi, et,
finalement, fait serment devant son oncle de ne plus
faire jamais essai de ses armes contre Votre Majesté. Sur
quoi le vieux roi, débordé de joie, lui assigne un revenu
annuel de trois mille écus, et lui donne commission
d'employer contre le Polonais les soldats qu'il a levés
auparavant. Ci-jointe une supplique (il remet un papier),
que son contenu expliquera plus amplement, vous demandant
qu'il vous plaise donner un libre passage à travers
vos États pour cette expédition, sous telles conditions
de sûreté et de bonne entente qui sont proposées ici.
LE ROI.—Cela nous convient fort, et à un moment de
loisir plus réfléchi, nous lirons, nous répondrons, et
nous aviserons à cette affaire. Cependant nous vous remercions
de la peine que vous avez si bien su prendre:
allez vous reposer; ce soir, nous festoierons ensemble;
vous serez les très-bienvenus chez moi.
(Voltimand et Cornélius sortent)
POLONIUS.—Cette affaire est bien terminée. Mon souverain,
et vous, madame, rechercher ce que doit être la
majesté, ce qu'est l'obéissance, pourquoi le jour est le
jour, la nuit, la nuit, et le temps, le temps, ce ne serait
autre chose que perdre la nuit, le jour et le temps;
donc... puisque la brièveté est l'âme de l'esprit, duquel
l'anatomie et les fleurs de parade extérieure ne sont
qu'ennui, je serai bref. Votre noble fils est fou. Fou je
l'appelle, car vouloir définir au vrai la folie, qu'est-ce?
si ce n'est n'être soi-même rien de moins que fou? Mais
laissons cela.
LA REINE.—Plus de choses et moins d'art.
POLONIUS.—Madame, je vous jure que je n'emploie
l'art aucunement. Que votre fils est fou, cela est vrai. Il
est vrai que c'est une pitié. Et c'est une pitié que cela
soit vrai. Sotte figure de rhétorique. Mais disons-lui
adieu, car je ne veux pas employer l'art. Ainsi,
accordons qu'il est fou; et maintenant il nous reste à
trouver la cause de cet effet, ou, pour mieux dire, la
cause de ce méfait, car cet effet est un méfait qui vient
d'une cause. Voilà ce qui demeure démontré, et voici ce
qui reste à démontrer. Pesez bien tout. J'ai une fille; je
l'ai, puisqu'elle est encore à moi; une fille qui, dans son
respect et son obéissance, suivez bien, m'a remis ceci.
Maintenant, résumez et concluez...
A la céleste idole de mon âme, à la bienheureuse
beauté Ophélia...
C'est une mauvaise phrase, une phrase vulgaire.
«Bienheureuse beauté» est un mot vulgaire. Mais
écoutez; poursuivons.
Puissent, dans sa parfaite et blanche poitrine, ces
paroles, etc.
LA REINE.—Ceci lui a été adressé par Hamlet?
POLONIUS.—Ma bonne dame, attendez un moment, je
serai exact.
(Il lit.)
Doute que les étoiles soient de feu,
Doute que le soleil tourne,
Doute que la vérité ne puisse être un mensonge5,
Mais ne doute jamais de mon amour.
O chère Ophélia! je suis mal à l'aise dans ce
mètre; je n'ai pas l'art de calculer la longueur de
mes gémissements. Mais que je t'aime bien, oh!
parfaitement bien, crois-le. Adieu.
A toi pour toujours, dame chérie, tant que cette
machine mortelle lui appartiendra.
HAMLET.
C'est là ce que ma fille, par obéissance, m'a montré;
et de plus, les instances de votre fils, à quelles dates, de
quelles manières et en quels lieux elles se produisirent,
elle a tout confié à mon oreille.
LE ROI.—Mais comment a-t-elle reçu son amour?
POLONIUS.—Quelle idée avez-vous de moi?
LE ROI.—L'idée d'un homme fidèle et honorable.
POLONIUS.—Je ne demanderais, sur ce point, qu'à faire
mes preuves. Mais que pourriez-vous penser si, lorsque
j'ai vu ce chaleureux amour prendre son essor (car je
m'en suis aperçu, je dois vous le dire, avant que ma fille
m'eût parlé), que pourriez-vous penser de moi, vous et
sa gracieuse Majesté la reine ici présente, si j'avais joué
le rôle inerte d'un pupitre ou d'un portefeuille, ou si
j'avais laissé mon coeur travailler sourdement et silencieusement,
ou si j'avais regardé cet amour d'un oeil
nonchalant? Que pourriez-vous penser? Non, je me suis
rondement mis en besogne; et j'ai parlé ainsi à ma jeune
damoiselle: «Le seigneur Hamlet est un prince au-dessus
de ta sphère; ceci ne doit pas être.» Et alors je
lui ai donné pour préceptes de se tenir enfermée hors
de ses atteintes, de n'admettre aucun messager, de ne
recevoir aucun cadeau. Cela fait, elle a recueilli le fruit
de mes avis, et lui (pour vous faire une courte histoire),
se voyant rebuté, est tombé dans la tristesse; de là dans
le dégoût; de là dans l'insomnie; de là dans la faiblesse;
de là dans les rêveries flottantes, et, par ce déclin, dans
la folie, où maintenant il s'égare, et qui nous met tous
en deuil.
LE ROI.—Pensez-vous que ce soit cela?
LA REINE.—Cela peut être, très-vraisemblablement.
POLONIUS.—Est-il arrivé une seule fois (je voudrais
bien le savoir) que j'aie dit positivement: cela est, et que
cela se soit trouvé autrement?
LE ROI.—Non, pas que je sache.
POLONIUS, montrant sa tête et ses épaules.—Ôtez ceci de
là, si cela est autrement. Pourvu que je sois guidé par
les circonstances, je trouverai le point où la vérité est cachée,
fût-elle cachée, en vérité, dans le centre de la terre.
LE ROI.—Comment pourrons-nous pousser plus loin
l'enquête?
POLONIUS.—Vous savez que, parfois, il se promène
quatre heures de suite ici, dans la galerie.
LA REINE.—Il s'y promène, en effet.
POLONIUS.—Dans un de ces moments-là je lui lâcherai
ma fille; soyons alors, vous et moi, derrière une tapisserie;
observez leur rencontre; s'il ne l'aime pas et si ce
n'est pas ce qui l'a fait déchoir de la raison, ne me laissez
plus être conseiller d'un royaume, envoyez-moi gouverner
une ferme et des charretiers.
LE ROI.—Nous essayerons cela.
(Hamlet entre en lisant.)
LA REINE.—Mais regardez de quel air de tristesse le
pauvre malheureux vient en lisant.
POLONIUS.—Éloignez-vous, je vous en conjure, éloignez-vous
tous deux; je vais l'aborder sur-le-champ:
oh! donnez-moi carte blanche. (Le roi, la reine et leur
suite sortent.) Comment va mon bon seigneur Hamlet?
HAMLET.—Bien, Dieu merci!
POLONIUS.—Me connaissez-vous, mon seigneur?
HAMLET.—Parfaitement bien: vous êtes un marchand
de poisson.
POLONIUS.—Non pas moi, mon seigneur.
HAMLET.—En ce cas, je voudrais que vous fussiez un
aussi honnête homme.
POLONIUS.—Honnête, mon seigneur?
HAMLET.—Oui, monsieur; être honnête, au train dont
va ce monde, c'est être un homme trié sur dix mille.
POLONIUS.—C'est très-vrai, mon seigneur.
HAMLET.—Car si le soleil engendre des vers dans un
chien mort,—lui qui est un dieu, baisant une charogne...—avez-vous
une fille?
POLONIUS.—J'en ai une, mon seigneur.
HAMLET.—Ne la laissez pas se promener au soleil. La
conception est une bonne chose: mais quant à la façon
dont votre fille pourrait concevoir.... ami, prenez-y
garde.
POLONIUS.—Qu'entendez-vous par là? (A part.) Encore
son refrain sur ma fille! Cependant il ne m'a pas reconnu
d'abord; il a dit que j'étais un marchand de poisson. Il
n'y est plus, il n'y est plus! A vrai dire, dans ma jeunesse,
j'ai subi bien des extrémités par le fait de l'amour;
à bien peu de chose près autant que ceci. Je veux lui
parler encore. Que lisez-vous, mon seigneur?
HAMLET.—Des mots, des mots, des mots!
POLONIUS.—De quoi est-il question, mon seigneur?
HAMLET.—Question? Entre qui?
POLONIUS.—Je veux dire dans le livre que vous lisez,
mon seigneur.
HAMLET.—Des calomnies, monsieur; car ce maraud de
satirique dit que les vieillards ont des barbes grises; que
leurs figures sont ridées; que leurs yeux sécrètent une
ambre épaisse et comme une gomme de prunier, et
qu'ils ont une abondante absence d'esprit, avec des jarrets
très-faibles. Tout cela, monsieur, bien que j'y croie
de tout mon pouvoir et de toute ma puissance, je tiens
pourtant qu'il n'y a pas d'honnêteté à l'avoir ainsi couché
par écrit; car vous-même, monsieur, vous serez
aussi vieux que je le suis, si jamais, comme un crabe,
vous pouvez aller à reculons.
POLONIUS, à part.—Quoique ce soient des folies, il y a
pourtant de la suite là-dedans. Voulez-vous changer
d'air, mon seigneur, et venir ailleurs?
HAMLET.—Dans mon tombeau?
POLONIUS.—Ce serait assurément changer d'air tout à
fait. Comme ses répliques sont parfois grosses de sens!
Heureux hasards, où souvent la folie frappe en plein,
tandis que la raison et les saines pensées ne seraient pas
aussi chanceuses à bien s'exprimer! Je vais le laisser et
aviser sur-le-champ aux moyens d'amener une rencontre
entre lui et ma fille. Mon honorable seigneur, je prendrai
très-humblement congé de vous.
HAMLET.—Vous ne pouvez, monsieur, rien prendre de
moi dont je fasse plus volontiers l'abandon... si ce n'est
ma vie, si ce n'est ma vie, si ce n'est ma vie!
POLONIUS.—Adieu, mon seigneur.
HAMLET.—Ces ennuyeux vieux fous!
(Rosencrantz et Guildenstern entrent.)
POLONIUS.—Vous cherchez le seigneur Hamlet; il
est ici.
ROSENCRANTZ, à Polonius.—Dieu vous garde, monsieur!
(Polonius sort.)
GUILDENSTERN.—Mon honoré seigneur!...
ROSENCRANTZ.—Mon très-cher seigneur!...
HAMLET.—Mes bons, mes excellents amis! comment
vas-tu, Guildenstern? Ah! Rosencrantz! Bons compagnons,
comment allez-vous tous les deux?
ROSENCRANTZ.—Comme le vulgaire des enfants de la
terre.
GUILDENSTERN.—Heureux par cela même que nous ne
sommes pas trop heureux. Nous ne sommes pas précisément
le plus beau fleuron que la fortune porte à sa
toque.
HAMLET.—Ni les semelles que foulent ses souliers?
ROSENCRANTZ.—Non, mon seigneur.
HAMLET.—Alors vous vivez près de sa ceinture, dans le
centre de ses faveurs?
GUILDENSTERN.—Oui, ma foi! nous sommes de ses amis
privés.
HAMLET.—Logés dans le secret giron de la fortune?
Oh! oui, cela est vrai. C'est une catin. Quelles nouvelles?
ROSENCRANTZ.—Aucune, mon seigneur; si ce n'est que
le monde est devenu honnête.
HAMLET.—Alors le jugement dernier est proche; mais
votre nouvelle n'est pas vraie. Laissez-moi vous faire
une question plus particulière: qu'avez-vous donc fait à
la fortune, mes bons amis, pour qu'elle vous envoie en
prison ici?
GUILDENSTERN.—En prison, mon seigneur?
HAMLET.—Le Danemark est une prison.
ROSENCRANTZ.—Alors le monde en est une aussi.
HAMLET.—Une grande prison, dans laquelle il y a beaucoup
de caveaux, de basses fosses et de cachots: le Danemark
est un des pires.
ROSENCRANTZ.—Nous ne pensons pas ainsi, mon seigneur.
HAMLET.—Soit! c'est donc que, pour vous, le Danemark
n'est pas un cachot; car il n'y a de bien et de mal
que selon l'opinion qu'on a. Pour moi, c'est une prison.
ROSENCRANTZ.—Soit! C'est donc votre ambition qui
vous le fait paraître ainsi; il est trop étroit pour votre
âme.
HAMLET.—O Dieu! je pourrais être enfermé dans une
coque de noix, et m'estimer roi d'un espace infini, n'était
que j'ai de mauvais rêves.
GUILDENSTERN.—Lesquels rêves sont assurément l'ambition;
car la substance même des ambitieux n'est rien
de plus que l'ombre d'un rêve.
HAMLET.—Un rêve lui-même n'est qu'une ombre.
ROSENCRANTZ.—Assurément, et je tiens que l'ambition
est d'une essence si aérienne et si légère qu'elle n'est
que l'ombre d'une ombre.
HAMLET.—En ce cas nos gueux sont des corps réels, et
nos monarques et nos grands héros qui n'en finissent pas
sont des ombres de gueux.—Irons-nous à la cour? car, par
ma foi, je ne suis pas en état de raisonner.
ROSENCRANTZ ET GUILDENSTERN.—Nous y serons de votre
suite.
HAMLET.—Il ne s'agit pas de cela; je ne veux point vous
ranger avec le reste de mes serviteurs, car à vous parler
en honnête homme, je suis terriblement accompagné.
Mais dites-moi,—pour aller droit par les sentiers battus
de l'amitié,—que venez-vous faire à Elseneur?
ROSENCRANTZ.—Vous voir, mon seigneur, pas d'autre
motif.
HAMLET.—Gueux comme je le suis, je suis pauvre
même en remerciements, mais je vous remercie, et soyez
sûrs, mes chers amis, que mes remerciements sont trop
chers à un sou. Ne vous a-t-on pas envoyé chercher?
Est-ce votre propre penchant? est-ce une visite de plein
gré? Allons, allons! agissez en toute justice avec moi.
Allons, allons! en vérité, parlez!
GUILDENSTERN.—Que pourrions-nous dire, mon seigneur?
HAMLET.—Quoi que ce soit, mais que cela aille au fait.
On vous a envoyé chercher, et il y a une sorte de confession
dans vos regards que votre pudeur n'a pas l'habileté
de colorer. Je le sais, le bon roi et la reine vous
ont envoyé chercher.
ROSENCRANTZ.—A quelle fin, mon seigneur?
HAMLET.—C'est ce que vous avez à m'apprendre. Mais
permettez-moi de vous conjurer, par les droits de notre
camaraderie, par l'harmonie de notre jeunesse, par les
devoirs de notre tendresse toujours maintenue, et par
tous les motifs encore plus touchants qu'un meilleur
orateur pourrait invoquer auprès de vous, soyez simples
et droits envers moi: vous a-t-on envoyé chercher, oui
ou non?
ROSENCRANTZ, à Guildenstern.—Que dites-vous?
HAMLET, à part.—Bon! j'ai déjà un aperçu sur votre
compte. (Haut). Si vous m'aimez, ne me tenez pas rigueur.
GUILDENSTERN.—Mon seigneur, on nous a envoyé chercher.
HAMLET.—Je vais vous dire pourquoi. Ainsi mes aveux
anticipés vous dispenseront de vos confidences, et votre
discrétion envers le roi et la reine n'aura pas à muer
d'une seule plume. J'ai, depuis peu (mais pourquoi? je
ne sais), perdu toute ma gaieté, laissé là tous mes exercices
accoutumés; et en vérité, il y a tant d'accablement
dans ma disposition, que ce vaste assemblage, la terre,
me semble un promontoire stérile; que cet admirable
pavillon, l'air, voyez-vous, ce firmament hardiment
suspendu, cette majestueuse voûte incrustée de flammes
d'or, eh bien! cela ne me parait rien autre chose qu'un
immonde et pestilentiel amas de vapeurs. Quel chef-d'oeuvre
que l'homme! combien noble par la raison!
combien infini par les facultés! combien admirable et
expressif par la forme et les mouvements! dans l'action
combien semblable aux anges! dans les conceptions
combien semblable à un dieu! Il est la merveille du
monde, le type suprême des êtres animés! Eh bien! à
mes yeux, qu'est-ce que cette quintessence de la poussière?
L'homme ne me charme pas, ni la femme non plus,
quoique par votre sourire vous paraissiez me démentir.
ROSENCRANTZ.—Mon seigneur, il n'y avait rien de cela
dans mes pensées.
HAMLET.—Pourquoi donc avez-vous ri, lorsque j'ai dit:
«L'homme ne me plaît pas?»
ROSENCRANTZ.—Parce que je me disais, mon seigneur,—si
l'homme ne vous plaît pas,—quel maigre accueil
les comédiens recevront de vous! Nous les avons rencontrés
en chemin; ils viennent ici vous offrir leurs services.
HAMLET.—Celui qui joue le roi sera le bienvenu; Sa
Majesté aura un tribut de moi; l'aventureux chevalier
pourra faire usage de son fleuret et de son écu; l'amoureux
ne soupirera pas gratis; le bouffon pourra achever
tranquillement son rôle; le niais fera rire ceux-là même
dont les poumons sont secoués par une toux sèche, et la
princesse nous contera ses sentiments en toute liberté,
dût le vers blanc boiter pour la suivre. Quels sont ces comédiens?
ROSENCRANTZ.—Ceux-là même que vous aviez coutume
de voir avec plaisir, les tragédiens de la Cité.
HAMLET.—Et par quel hasard sont-ils devenus ambulants?
Leur résidence fixe, autant pour la réputation que
pour le profit, valait mieux à tous égards.
ROSENCRANTZ.—Je pense que leur empêchement vient
de la récente innovation.
HAMLET.—Se maintiennent-ils dans la même estime
que lorsque j'étais en ville? Sont-ils aussi suivis?
ROSENCRANTZ.—Non, en vérité, ils ne le sont pas.
HAMLET.—D'où vient cela? Est-ce qu'ils se rouillent?
ROSENCRANTZ.—Non, leurs efforts n'ont rien perdu de
leur allure accoutumée. Mais il y a, monsieur, une nichée
d'enfants, de fauconneaux à la brochette, qui
piaillent à force tout au haut du dialogue, et sont claqués
à outrance pour cela; ils sont aujourd'hui à la mode, et
ils ont tant décrié le théâtre ordinaire (c'est ainsi qu'ils
l'appellent) que beaucoup de gens portant l'épée ont peur
des plumes d'oie et n'osent presque plus y venir.
HAMLET.—Comment, sont-ce des enfants? Qui les entretient?
Comment est réglé leur écot? Poursuivront-ils
cette profession aussi longtemps seulement qu'ils pourront
chanter? Ne diront-ils point, par la suite, s'ils arrivent
eux-mêmes à être comédiens ordinaires (ainsi que
cela est vraisemblable, s'ils n'ont rien de mieux à faire),
que les auteurs de leur troupe leur ont fait tort, en
les faisant d'avance déclamer contre leur futur héritage?
ROSENCRANTZ.—Ma foi! il y a eu beaucoup à faire de
part et d'autre, et la nation estime que ce n'est pas un
péché de les exciter à la dispute. Il n'y a eu pendant un
temps point d'argent à gagner avec une pièce, à moins
que le poëte et le comédien n'en vinssent à se gourmer
avec leurs rivaux en plein dialogue.
HAMLET.—Est-il possible?
GUILDENSTERN.—Oh! il y a eu déjà beaucoup d'effusion
de cervelles.
HAMLET.—Sont-ce les enfants qui l'emportent?
ROSENCRANTZ.—Oui, mon seigneur, ils emportent tout,
Hercule et son fardeau avec lui6.
HAMLET.—Ce n'est pas fort étrange, car mon oncle est
roi de Danemark; et ceux qui, du vivant de mon père,
lui auraient fait la moue, donnent maintenant vingt,
quarante, cinquante, cent ducats par tête pour avoir son
portrait en miniature. Par la sambleu! il y a là quelque
chose qui est plus que naturel; si la philosophie pouvait
le découvrir!
(On entend une fanfare de trompette derrière le théâtre.)
GUILDENSTERN.—Ce sont les comédiens.
HAMLET.—Messieurs, vous êtes les bienvenus à Elseneur.
Vos mains. Approchez: la marque ordinaire d'un
bon accueil, ce sont les compliments et les cérémonies;
permettez que je vous traite de cette façon, de peur que
mes manières, en recevant les comédiens, à qui je dois,
je vous en préviens, montrer beaucoup d'égards, ne paraissent
plus polies qu'envers vous. Vous êtes les bienvenus;
mais cet oncle qui est mon père, et cette tante
qui est ma mère, sont abusés.
GUILDENSTERN.—En quoi, mon cher seigneur?
HAMLET.—Je ne suis fou que lorsque le vent est nord-nord-ouest;
quand le vent est au sud, je distingue très bien
un faucon d'un héron.
(Polonius entre.)
POLONIUS.—Grand bien vous fasse, messieurs.
HAMLET.—Écoutez, Guildenstern... et vous aussi... pour
chaque oreille un auditeur... ce grand marmot que vous
voyez là n'est pas encore hors du maillot.
ROSENCRANTZ.—Peut-être y est-il revenu, car on dit
que le vieillard est une seconde fois enfant.
HAMLET.—Je vous fais ma prophétie qu'il vient pour
me parler des comédiens; garde à vous!... Vous avez
raison, monsieur; lundi matin, c'est bien cela, en vérité.
POLONIUS.—Mon seigneur, j'ai des nouvelles à vous apprendre.
HAMLET.—«Mon seigneur, j'ai des nouvelles à vous apprendre.»
Du temps que Roscius était acteur à Rome...
POLONIUS.—Les acteurs sont ici, mon seigneur.
HAMLET.—Bah! bah!
POLONIUS.—Sur mon honneur.
HAMLET.—Alors arrive chaque acteur sur son âne...
POLONIUS.—Les meilleurs acteurs du monde, pour la
tragédie, pour la comédie, le drame historique, la pastorale
comique, l'histoire pastorale, la tragédie historique,
la tragi-comédie, les pièces avec unité, ou les poëmes
sans règles, Sénèque ne peut être trop lourd, ni Plaute
trop léger pour eux; pour le genre régulier, comme
pour le genre libre, ils n'ont pas leurs pareils.
HAMLET.—O Jephté, juge d'Israël! Quel trésor tu avais!
POLONIUS.—Quel trésor avait-il, mon seigneur?
HAMLET.—Quel trésor!
Une fille très-belle, et rien de plus,
Il l'aimait mieux que bien.
POLONIUS, à part.—Encore question de ma fille!
HAMLET.—Ne suis-je pas dans le vrai, vieux Jephté?
POLONIUS.—Si vous m'appelez Jephté, mon seigneur,
j'ai une fille que j'aime mieux que bien.
HAMLET.—Non, cela ne fait pas suite.
POLONIUS.—Qu'est-ce donc qui fait suite, mon seigneur?
HAMLET.—Eh bien!
Comme par hasard,
Dieu le sait!....
Et puis vous savez:
Il advint donc,
Comme on pouvait le croire?
Le premier couplet de la pieuse complainte vous en
apprendra plus long, car, regardez! voici venir mon
interruption. (Quatre ou cinq comédiens entrent.) Vous
êtes les bienvenus, mes maîtres, tous les bienvenus.—Je
suis enchanté de te voir bien portant.—Bonjour, mes
bons amis.—Oh! mon vieil ami, qu'est-ce donc? ta tête a
pris de la frange depuis la dernière fois que je t'ai vu;
viens-tu en Danemark pour me faire la barbe? Eh quoi!
ma jeune dame et princesse, par Notre-Dame! Votre
Seigneurie est plus près du ciel que la dernière fois où je
vous vis, de toute la hauteur d'un socque à l'italienne!
Dieu veuille que votre voix, comme une pièce d'or qui n'a
plus cours, ne se soit pas fêlée au delà de l'anneau7! Mes
maîtres, vous êtes tous les bienvenus. Allons, sus tout
de suite, sus, comme des fauconniers de France, et
volons au premier gibier que nous voyons. Il nous faut
une tirade à l'instant; donnez-nous un avant-goût de
votre talent; allons, quelque tirade passionnée.
LE PREMIER COMÉDIEN.—Quelle tirade, mon seigneur?
HAMLET.—Je t'ai entendu une fois dire une tirade,
mais elle n'a jamais été jouée sur le théâtre, ou si elle
l'a été, elle n'est pas allée au delà d'une fois; car la
pièce, je m'en souviens, ne plaisait pas à la multitude;
c'était du caviar pour le plus grand nombre8; mais, à
mon avis, et selon d'autres personnes dont les jugements
en cette matière donnent le ton aux miens de bien plus
haut, c'était une excellente pièce; des scènes bien filées,
écrites avec autant de réserve que de finesse. Je me
souviens que quelqu'un disait qu'il n'y avait point
d'épices dans les vers pour donner à la pensée du
montant, ni dans les phrases une pensée qui pût convaincre
l'auteur d'affectation; il disait que c'était une
oeuvre d'un goût estimable, aussi saine que douce, et bien
plutôt belle que parée9. Il y avait surtout un morceau
que j'aimais beaucoup; c'était le récit d'Enée à Didon, et
surtout le passage où il parle du meurtre de Priam. Si
cela vit encore en votre mémoire, commencez à ce
vers,... voyons un peu, voyons:
Le hérissé Pyrrhus, pareil à la bête hyrcanienne....
Ce n'est pas cela; cela commence par Pyrrhus.
Le hérissé Pyrrhus, dont les armes de sable,
noires comme son projet, ressemblaient à la nuit
quand il était couché dans le sinistre cheval, porte
maintenant ces redoutables et noires couleurs
barbouillées d'un blason plus lugubre: de pied en
cap, maintenant il est tout gueules, horriblement
colorié du sang des pères, des mères, des filles,
des fils, cuit et empâté par les rues brûlantes qui
prêtent une tyrannique et damnée lueur au meurtre
de leur seigneur et maître. Rôti dans son courroux
et dans ces flammes, et ainsi bardé de caillots
coagulés, avec des yeux semblables à des escarboucles,
l'infernal Pyrrhus cherche le vieil ancêtre
Priam....»
Continuez, à présent.
POLONIUS.—Devant Dieu! mon seigneur, bien déclamé,
avec bon accent et bon discernement!
LE PREMIER COMÉDIEN.—Bientôt il le trouve lançant des coups trop
courts aux Grecs; son antique épée, rebelle à son
bras, demeure où elle tombe et désobéit au commandement.
Inégal adversaire, Pyrrhus pousse à
Priam; dans sa rage, il frappe à côté; mais rien
qu'au sifflement et au vent de sa féroce épée, le père
énervé tombe. Alors l'insensible Ilion, qu'on dirait
ému par ce coup, s'affaisse sur sa base avec ses
sommets enflammés, et, avec un hideux fracas, fait
prisonnière l'oreille de Pyrrhus; car voici: son
épée qui allait s'abattant sur la tête, blanche comme
le lait, du respectable Priam, sembla adhérer à l'air
et s'y fixer. Pyrrhus donc, ainsi qu'un tyran en
peinture, s'arrêta, et comme s'il eût été une personne
neutre en présence de sa volonté et de ses
intérêts, il ne fit rien. Mais comme nous voyons
souvent, à l'approche de quelque orage, un silence
dans les cieux, les nuées arrêtées, les hardis aquilons
sans parole, et, au-dessous, le globe aussi
muet que la mort, et tout à coup l'effroyable tonnerre
déchirant toute la contrée; ainsi, après cette
pause de Pyrrhus, un réveil de vengeance le ramène
à l'oeuvre, et jamais les marteaux des Cyclopes ne
tombèrent sur l'armure de Mars, forgée pour être
mise à l'épreuve de l'éternité, avec moins de remords
que l'épée sanglante de Pyrrhus ne tombe
maintenant sur Priam. Hors d'ici, hors d'ici, toi,
prostituée, ô Fortune! Et vous tous, ô dieux!
assemblés en synode général, ôtez-lui son pouvoir;
brisez tous les rayons et toutes les jantes de sa
roue, et faites-en rouler le moyeu arrondi sur la
pente des collines du ciel, aussi bas que chez les
démons!
POLONIUS.—Ce discours est trop long.
HAMLET.—Il ira chez le barbier en même temps que
votre barbe. Je t'en prie, continue; il lui faut quelque
gigue ou quelque conte de mauvais lieu; sans cela il
s'endort; continue. Passons à Hécube.
LE PREMIER COMÉDIEN.—Mais celui (ah! malheur!) qui aurait vu la reine
encapuchonnée...
HAMLET.—La reine encapuchonnée!
POLONIUS.—Est-ce bien? Oui, «reine encapuchonnée»
est bien.
LE PREMIER COMÉDIEN.—...courir, pieds nus, çà et là, et, du flux aveugle
de ses yeux, menacer les flammes—ayant un chiffon
sur sa tête où naguère se tenait le diadème—et en
manière de robe, autour de ses reins décharnés et
tout fourbus par trop d'enfantements, une courtepointe
ramassée dans l'alarme de la peur,—celui
qui eût vu cela aurait, avec une langue infusée de
venin, prononcé contre l'empire de la fortune le
grief de haute trahison. Mais si les dieux eux-mêmes
l'avaient vue alors, quand elle vit Pyrrhus
se faire un jeu malicieux de réduire en hachis, à
coups d'épée, le corps de son mari, le soudain éclat
de clameurs qu'elle fit (à moins que les choses
mortelles ne les émeuvent pas du tout) aurait pu
traire les yeux brûlants du ciel et toute la passion
qui est dans les dieux.
POLONIUS.—Regardez s'il n'a pas changé de couleur; il
a les larmes aux yeux. Je t'en prie, restons-en là.
HAMLET.—C'est bon! je te ferai bientôt déclamer le
reste. Mon bon seigneur, voulez-vous veiller à ce que les
comédiens soient bien pourvus? Vous entendez, il faut
en user bien avec eux, car ils sont l'essence et la chronique
abrégée des temps. Il vaudrait mieux pour vous
avoir une méchante épitaphe après votre mort, que d'être
maltraité par eux durant votre vie.
POLONIUS.—Mon seigneur, je les traiterai selon leur
mérite.
HAMLET.—Eh! l'homme! beaucoup mieux, par la tête-bleu!
Traitez-moi chaque homme selon son mérite, et
qui donc, en ce cas, échappera aux étrivières? Traitez-les
selon votre propre rang et votre dignité; moindres seront
leurs droits, plus méritoire sera votre bonté. Emmenez-les.
POLONIUS.—Venez, messieurs.
HAMLET.—Suivez-le, mes amis; nous verrons une pièce
demain. Écoute, mon vieil ami: pouvez-vous jouer le
Meurtre de Gonzague?
LE PREMIER COMÉDIEN.—Oui, mon seigneur.
HAMLET.—Eh bien! nous donnerons cela demain au
soir. Vous pourriez, au besoin, étudier un discours de
quelques douze ou seize vers que je voudrais mettre par
écrit et y insérer? ne pourriez-vous pas?
LE PREMIER COMÉDIEN.—Oui, mon seigneur.
HAMLET.—Très-bien. Suivez ce seigneur, et faites
attention à ne pas vous moquer de lui. (Polonius et les
comédiens sortent.)—(A Rosencrantz et à Guildenstern.) Mes
bons amis, je vous laisse jusqu'à ce soir; vous êtes les
bienvenus à Elseneur.
ROSENCRANTZ.—Mon bon seigneur!
(Rosencrantz et Guildenstern sortent.)
HAMLET.—Or çà, Dieu soit avec vous!—Maintenant je
suis seul. Oh! quel drôle et quel rustre inerte je suis!
N'est-ce pas chose monstrueuse que ce comédien que voici,
dans une pure fiction, dans une passion rêvée, puisse,
selon sa propre idée, contraindre son âme à ce point que,
par le travail de son âme, son visage entier blêmisse. Et
des pleurs dans ses yeux! l'égarement dans sa physionomie!
une voix brisée! et toute son action appropriant les
formes à l'idée! Et tout cela pour rien! pour Hécube!
Qu'est-ce que lui est Hécube, ou qu'est-ce qu'il est à
Hécube, lui, pour qu'il pleure pour elle? Que ferait-il
donc s'il avait, pour se passionner, le motif et le mot
d'ordre que j'ai? Il inonderait de larmes le théâtre, il
déchirerait l'oreille de la multitude par de formidables
paroles, il rendrait fou le coupable et épouvanterait l'innocent;
il confondrait l'ignorant et frapperait de stupeur,
sur ma parole! les facultés mêmes d'entendre et de voir.
Et moi! moi, cependant, plat coquin, courage de boue,
je suis là à parler comme un Jeannot rêveur10, mal imprégné
de la fécondité de ma cause, et je ne puis rien
dire, non, rien pour un roi dont le domaine et la très-chère
vie ont subi un infernal échec. Suis-je un lâche?
Qui vient m'appeler drôle? se jeter au travers de mon
chemin11? m'arracher la barbe et me la souffler à la face?
me tirer par le nez? me donner des démentis par la gorge,
jusqu'à me les enfoncer dans les poumons? Qui me fait
cela? ah! qu'est-ce donc? Je prendrais bien la chose,
car il faut assurément que j'aie un foie de pigeonneau,
et que je manque du fiel qui doit rendre amère l'oppression;
autrement, avant cette heure, j'aurais engraissé
déjà tous les vautours de la contrée avec les entrailles de
ce laquais! O sanglant, sensuel coquin! Traître sans remords,
sans pudeur, dénaturé coquin! Eh bien! quoi?
Quel âne suis-je donc? Ceci est très-brave que, moi, fils
d'un bien-aimé père assassiné, moi, excité à ma vengeance
par le ciel et l'enfer, j'aie besoin comme une
catin de décharger mon coeur en paroles et que je
tombe dans les malédictions comme une vraie coureuse
de rues, comme une fille de cuisine! Fi donc! fi! En
avant, mon cerveau! Un instant: j'ai entendu dire que
des créatures coupables, assistant à une pièce de théâtre,
avaient, par l'artifice même de la scène, été frappées à
l'âme de telle sorte que, sur l'heure, elles avaient déclaré
leurs forfaits12. Car le meurtre, quoiqu'il n'ait pas de
langue, saura parler par quelque organe miraculeux. Je
ferai jouer, par ces comédiens, quelque chose qui ressemble
au meurtre de mon père, devant mon oncle, et
j'observerai son apparence, je le sonderai jusqu'au vif;
s'il se trouble, je sais mon chemin. L'esprit que j'ai vu
pourrait bien être un démon; le démon a le pouvoir de
prendre une forme qui plaît; oui, et peut-être, grâce à ma
faiblesse et à ma mélancolie (car il est très-puissant sur
les tempéraments ainsi faits), m'abuse-t-il pour me damner.
Je veux me fonder sur des preuves plus directes que
cela. Oui, cette pièce est le piège où je surprendrai la
conscience du roi.
(Il sort.)
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