ANTOINE
ET
CLÉOPÂTRE
TRAGÉDIE
NOTICE SUR ANTOINE ET CLÉOPÂTRE
On critiquera sans doute, dans cette pièce, le peu de liaison des
scènes entre elles, défaut qui tient à la difficulté de rassembler une
succession rapide et variée d'évènements dans un même tableau;
mais cette variété et ce désordre apparent tiennent la curiosité toujours
éveillée, et un intérêt toujours plus vif émeut les passions du
lecteur jusqu'au dernier acte. Il ne faut cependant commencer la
lecture d'Antoine et Cléopâtre qu'après s'être pénétré de la Vie d'Antoine
par Plutarque: c'est encore à cette source que le poëte a puisé
son plan, ses caractères et ses détails.
Peut-être les caractères secondaires de cette pièce sont-ils
plus légèrement esquissés que dans les autres grands drames de
Shakspeare; mais tous sont vrais, et tous sont à leur place. L'attention
en est moins distraite des personnages principaux qui ressortent
fortement, et frappent l'imagination.
On voit dans Antoine un mélange de grandeur et de faiblesse;
l'inconstance et la légèreté sont ses attributs; généreux, sensible,
passionné, mais volage, il prouve qu'à l'amour extrême du plaisir, un
homme de son tempérament peut joindre, quand les circonstances
l'exigent, une âme élevée, capable d'embrasser les plus nobles résolutions,
mais qui cède toujours aux séductions d'une femme.
Par opposition au caractère aimable d'Antoine, Shakspeare nous
peint Octave César faux, sans courage, d'une âme étroite, hautaine
et vindicative. Malgré les flatteries des poëtes et des historiens,
Shakspeare nous semble avoir deviné le vrai caractère de ce prince,
qui avoua lui-même, en mourant, qu'il avait porté un masque depuis
son avènement à l'empire.
Lépide, le troisième triumvir, est l'ombre au tableau à côté d'Antoine
et de César; son caractère faible, indécis et sans couleur, est
tracé d'une manière très-comique dans la scène où Énobarbus et
Agrippa s'amusent à singer son ton et ses discours. Son plus bel
exploit est dans la dernière scène de l'acte précédent, où il tient
bravement tête à ses collègues, le verre à la main, encore est-on
oblige d'emporter ivre-mort ce TROISIÈME PILIER DE L'UNIVERS.
On regrette que le jeune Pompée ne paraisse qu'un instant sur la
scène; peut-être oublie-t-il trop facilement sa mission sacrée, de
venger un père, après la noble réponse qu'il adresse aux triumvirs;
et l'on est presque tenté d'approuver le hardi projet de ce Ménécrate
qui dit avec amertume: Ton père, ô Pompée, n'eût jamais fait un
traité semblable. Mais Shakspeare a suivi ici l'histoire scrupuleusement.
D'ailleurs l'art exige que l'intérêt ne soit pas trop dispersé
dans une composition dramatique; voilà pourquoi l'aimable Octavie
ne nous est aussi montrée qu'en passant; cette femme si douce, si
pure, si vertueuse, dont les grâces modestes sont éclipsées par l'éclat
trompeur et l'ostentation de son indigne rivale.
Cléopâtre est dans Shakspeare cette courtisane voluptueuse et
rusée que nous peint l'histoire; comme Antoine, elle est remplie
de contrastes: tour à tour vaniteuse comme une coquette et grande
comme une reine, volage dans sa soif des voluptés, et sincère dans
son attachement pour Antoine; elle semble créée pour lui et lui pour
elle. Si sa passion manque de dignité tragique, comme le malheur
l'ennoblit, comme elle s'élève à la hauteur de son rang par l'héroïsme
qu'elle déploie à ses derniers instants! Elle se montre digne, en un
mot, de partager la tombe d'Antoine.
Une scène qui nous a semblé d'un pathétique profond, c'est celle
où Énobarbus, bourrelé de remords de sa trahison, adresse à la Nuit
une protestation si touchante, et meurt de douleur en invoquant le
nom d'Antoine, dont la générosité l'a rappelé au sentiment de ses devoirs.
Johnson prétend que cette pièce n'avait point été divisée en actes
par l'auteur, ou par ses premiers éditeurs. On pourrait donc altérer
arbitrairement la division que nous avons adoptée d'après le texte
anglais; peut-être, d'après cette observation de Johnson, Letourneur
s'était-il cru autorisé à renvoyer deux ou trois scènes à la fin, comme
oiseuses ou trop longues; nous les avons scrupuleusement rétablies.
Selon le docteur Malone, la pièce d'Antoine et Cléopâtre a été
composée en 1608, et après celle de Jules César dont elle est en
quelque sorte une suite, puisqu'il existe entre ces deux tragédies la
même connexion qu'entre les tragédies historiques de l'histoire anglaise.
ANTOINE ET CLÉOPÂTRE
TRAGÉDIE
PERSONNAGES
|
MARC-ANTOINE,
OCTAVE CÉSAR,
M. EMILIUS LEPIDUS,
SEXTUS POMPEIUS.
DOMITIUS ENOBARBUS,
VENTIDIUS,
EROS,
SCARUS,
DERCÉTAS,
DEMETRIUS,
PHILON,
MECENE,
AGRIPPA,
DOLABELLA,
PROCULÉIUS,
THYREUS,
GALLUS,
MENAS,
MENECRATE,
VARIUS,
TAURUS,
CASSIDIUS,
SILIUS,
EUPHRODIUS,
ALEXAS, MARDIAN, SELEUCUS et
DIOMEDE, serviteurs de Cléopâtre
UN DEVIN.
UN PAYSAN.
CLÉOPÂTRE, reine d'Égypte.
OCTAVIE, soeur de César, femme d'Antoine.
CHARMIANE,
IRAS,
OFFICIERS.
SOLDATS.
MESSAGERS ET SERVITEURS.
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|
triumvirs.
amis
d'Antoine
amis de César.
amis de Pompée.
femmes de Cléopâtre.
|
La scène se passe dans diverses parties de l'empire romain.
ACTE PREMIER
SCÈNE I
Alexandrie.—Un appartement du palais de Cléopâtre.
Entrent DÉMÉTRIUS ET PHILON.
PHILON.—En vérité, ce fol amour de notre général
passe la mesure. Ses beaux yeux, qu'on voyait, au milieu
de ses légions rangées en bataille, étinceler, comme
ceux de Mars armé, maintenant tournent leurs regards,
fixent leur attention sur un front basané. Son coeur de
guerrier, qui, plus d'une fois, dans la mêlée des grandes
batailles, brisa sur son sein les boucles de sa cuirasse,
dément sa trempe. Il est devenu le soufflet et l'éventail
qui apaisent les impudiques désirs d'une Égyptienne1.
Regarde, les voilà qui viennent. (Fanfares. Entrent Antoine
et Cléopâtre avec leur suite. Des eunuques agitent des
éventails devant Cléopâtre).—Observe-le bien, et tu verras
en lui la troisième colonne de l'univers2 devenue le
jouet d'une prostituée. Regarde et vois.
CLÉOPÂTRE.—Si c'est de l'amour, dites-moi, quel degré
d'amour?
ANTOINE.—C'est un amour bien pauvre, celui que l'on
peut calculer.
CLÉOPÂTRE.—Je veux établir, par une limite, jusqu'à
quel point je puis être aimée.
ANTOINE.—Alors il te faudra découvrir un nouveau
ciel et une nouvelle terre.
(Entre un serviteur.)
LE SERVITEUR.—Des nouvelles, mon bon seigneur, des
nouvelles de Rome!
ANTOINE.—Ta présence m'importune: sois bref.
CLÉOPÂTRE.—Non; écoute ces nouvelles, Antoine, Fulvie
peut-être est courroucée. Ou qui sait, si l'imberbe
César ne vous envoie pas ses ordres suprêmes: Fais
ceci ou fais cela; empare-toi de ce royaume et affranchis cet
autre: obéis, ou nous te réprimanderons.
ANTOINE.—Comment, mon amour?
CLÉOPÂTRE.—Peut-être, et même cela est très-probable,
peut-être que vous ne devez pas vous arrêter plus
longtemps ici; César vous donne votre congé. Il faut
donc l'entendre, Antoine.—Où sont les ordres de Fulvie?
de César, veux-je dire? ou de tous deux?—Faites entrer
les messagers.—Aussi vrai que je suis reine d'Égypte, tu
rougis, Antoine: ce sang qui te monte au visage rend
hommage à César; ou c'est la honte qui colore ton
front, quand l'aigre voix de Fulvie te gronde.—Les
messagers!
ANTOINE.—Que Rome se fonde dans le Tibre, que le
vaste portique de l'empire s'écroule! C'est ici qu'est mon
univers. Les royaumes ne sont qu'argile. Notre globe
fangeux nourrit également la brute et l'homme. Le
noble emploi de la vie, c'est ceci (il l'embrasse), quand
un tendre couple, quand des amants comme nous peuvent
le faire. Et j'invite le monde sous peine de châtiment
à reconnaître que nous sommes incomparables!
CLÉOPÂTRE.—O rare imposture! Pourquoi a-t-il épousé
Fulvie s'il ne l'aimait pas? Je semblerai dupe, mais je ne
le suis pas.—Antoine sera toujours lui-même.
ANTOINE.—S'il est inspiré par Cléopâtre. Mais au nom
de l'amour et de ses douces heures, ne perdons pas le
temps en fâcheux entretiens. Nous ne devrions pas laisser
écouler maintenant sans quelque plaisir une seule
minute de notre vie... Quel sera l'amusement de ce soir?
CLÉOPÂTRE.—Entendez les ambassadeurs.
ANTOINE.—Fi donc! reine querelleuse, à qui tout sied:
gronder, rire, pleurer: chaque passion brigue à l'envie
l'honneur de paraître belle et de se faire admirer sur
votre visage. Point de députés! Je suis à toi, et à toi
seule, et ce soir, nous nous promènerons dans les rues
d'Alexandrie, et nous observerons les moeurs du peuple...
Venez, ma reine: hier au soir vous en aviez envie. (Au
messager.) Ne nous parle pas.
(Ils sortent avec leur suite.)
DÉMÉTRIUS.—Antoine fait-il donc si peu de cas de
César?
PHILON.—Oui, quelquefois, quand il n'est plus Antoine,
il s'écarte trop de ce caractère qui devrait toujours
accompagner Antoine.
DÉMÉTRIUS.—Je suis vraiment affligé de voir confirmer
tout ce que répète de lui à Rome la renommée, si souvent
menteuse: mais j'espère de plus nobles actions
pour demain... Reposez doucement!
SCÈNE II
Un autre appartement du palais.
Entrent CHARMIANE, ALEXAS, IRAS ET UN DEVIN.
CHARMIANE.—Seigneur Alexas, cher Alexas, incomparable,
presque tout-puissant Alexas, où est le devin que
vous avez tant vanté à la reine? Oh! que je voudrais
connaître cet époux, qui, dites-vous, doit couronner ses
cornes de guirlandes3!
ALEXAS.—Devin!
LE DEVIN.—Que désirez-vous?
CHARMIANE.—Est-ce cet homme?... Est-ce vous, monsieur,
qui connaissez les choses?
LE DEVIN.—Je sais lire un peu dans le livre immense
des secrets de la nature.
ALEXAS.—Montrez-lui votre main.
(Entre Énobarbus.)
ÉNOBARBUS.—Qu'on serve promptement le repas: et
du vin en abondance, pour boire à la santé de Cléopâtre.
CHARMIANE.—Mon bon monsieur, donnez-moi une
bonne fortune.
LE DEVIN.—Je ne la fais pas, mais je la devine.
CHARMIANE.—Eh bien! je vous prie, devinez-m'en une
bonne.
LE DEVIN.—Vous serez encore plus belle que vous
n'êtes.
CHARMIANE.—Il veut dire en embonpoint.
IRAS.—Non; il veut dire que vous vous farderez quand
vous serez vieille.
CHARMIANE.—Que les rides m'en préservent!
ALEXAS.—Ne troublez point sa prescience, et soyez
attentive.
CHARMIANE.—Chut!
LE DEVIN.—Vous aimerez plus que vous ne serez
aimée.
CHARMIANE.—J'aimerais mieux m'échauffer le foie avec
le vin.
ALEXAS.—Allons, écoutez.
CHARMIANE.—Voyons, maintenant, quelque bonne
aventure; que j'épouse trois rois dans une matinée, que
je devienne veuve de tous trois, que j'aie à cinquante
ans un fils auquel Hérode4 de Judée rende hommage.
Trouve-moi un moyen de me marier avec Octave César,
et de marcher l'égale de ma maîtresse.
LE DEVIN.—Vous survivrez à la reine que vous servez.
CHARMIANE.—Oh! merveilleux! J'aime bien mieux une
longue vie que des figues5.
LE DEVIN.—Vous avez éprouvé dans le passé une meilleure
fortune que celle qui vous attend.
CHARMIANE.—A ce compte, il y a toute apparence que
mes enfants n'auront pas de nom6. Je vous prie, combien
dois-je avoir de garçons et de filles?
LE DEVIN.—Si chacun de vos désirs avait un sein
fécond, vous auriez un million d'enfants.
CHARMIANE.—Tais-toi, insensé! Je te pardonne, parce
que tu es un sorcier.
ALEXAS.—Vous croyez que votre couche est la seule
confidente de vos désirs.
CHARMIANE.—Allons, viens. Dis aussi à Iras sa bonne
aventure.
ALEXAS.—Nous voulons tous savoir notre destinée.
ÉNOBARBUS.—Ma destinée, comme celle de la plupart
de vous, sera d'aller nous coucher ivres ce soir.
LE DEVIN.—Voilà une main qui présage la chasteté, si
rien ne s'y oppose d'ailleurs.
CHARMIANE.—Oui, comme le Nil débordé présage la
famine...
IRAS.—Allez, folâtre compagne de lit, vous ne savez
pas prédire.
CHARMIANE.—Oui, si une main humide n'est pas un
pronostic de fécondité, il n'est pas vrai que je puisse me
gratter l'oreille.—Je t'en prie, dis-lui seulement une
destinée tout ordinaire.
LE DEVIN.—Vos destinées se ressemblent.
IRAS.—Mais comment, comment? Citez quelques particularités.
LE DEVIN.—J'ai dit.
IRAS.—Quoi! n'aurai-je pas seulement un pouce de
bonne fortune de plus qu'elle?
CHARMIANE.—Et si vous aviez un pouce de bonne fortune
de plus que moi, où le choisiriez-vous?
IRAS.—Ce ne serait pas au nez de mon mari.
CHARMIANE.—Que le ciel corrige nos mauvaises pensées!—Alexas!
allons, sa bonne aventure, à lui, sa
bonne aventure. Oh! qu'il épouse une femme qui ne
puisse pas marcher. Douce Isis7, je t'en supplie, que
cette femme meure! et alors donne-lui-en une pire
encore, et après celle-là d'autres toujours plus méchantes,
jusqu'à ce que la pire de toutes le conduise en riant à sa
tombe, cinquante fois déshonoré. Bonne Isis, exauce ma
prière, et, quand tu devrais me refuser dans des occasions
plus importantes, accorde-moi cette grâce; bonne
Isis, je t'en conjure!
IRAS.—Ainsi soit-il; chère déesse, entends la prière
que nous t'adressons toutes! car si c'est un crève-coeur
de voir un bel homme avec une mauvaise femme, c'est
un chagrin mortel de voir un laid malotru sans cornes:
ainsi donc, chère Isis, par bienséance, donne-lui la destinée
qui lui convient.
CHARMIANE.—Ainsi soit-il.
ALEXAS.—Voyez-vous; s'il dépendait d'elles de me déshonorer,
elles se prostitueraient pour en venir à bout.
ÉNOBARBUS.—Silence: voici Antoine.
CHARMIANE.—Ce n'est pas lui; c'est la reine.
(Entre Cléopâtre.)
CLÉOPÂTRE.—Avez-vous vu mon seigneur?
ÉNOBARBUS.—Non, madame.
CLÉOPÂTRE.—Est-ce qu'il n'est pas venu ici?
CHARMIANE.—Non, madame.
CLÉOPÂTRE.—Il était d'une humeur gaie... Mais tout
à coup un souvenir de Rome a saisi son âme.—Énobarbus!
ÉNOBARBUS.—Madame?
CLÉOPÂTRE.—Cherchez-le, et l'amenez ici...—Où est
Alexas?
ALEXAS.—Me voici, madame, à votre service.—Mon
seigneur s'avance.
(Antoine entre avec un messager et sa suite.)
CLÉOPÂTRE.—Nous ne le regarderons pas.—Suivez-moi.
(Sortent Cléopâtre, Énobarbus, Alexas, Iras,
Charmiane, le devin et la suite.)
LE MESSAGER.—Fulvie, votre épouse, s'est avancée sur
le champ de bataille...
ANTOINE.—Contre mon frère Lucius?
LE MESSAGER.—Oui: mais cette guerre a bientôt été
terminée. Les circonstances les ont aussitôt réconciliés,
et ils ont réuni leurs forces contre César. Mais, dès le premier
choc, la fortune de César dans la guerre les a chassés
tous deux de l'Italie.
ANTOINE.—Bien: qu'as-tu de plus funeste encore à
m'apprendre?
LE MESSAGER.—Les mauvaises nouvelles sont fatales à
celui qui les apporte.
ANTOINE.—Oui, quand elles s'adressent à un insensé,
ou à un lâche; poursuis.—Avec moi, ce qui est passé est
passé, voilà mon principe. Quiconque m'apprend une
vérité, dût la mort être au bout de son récit, je l'écoute
comme s'il me flattait.
LE MESSAGER.—Labiénus, et c'est une sinistre nouvelle,
a envahi l'Asie Mineure depuis l'Euphrate avec son
armée de Parthes; sa bannière triomphante a flotté
depuis la Syrie, jusqu'à la Lydie et l'Ionie; tandis que...
ANTOINE.—Tandis qu'Antoine, voulais-tu dire...
LE MESSAGER.—Oh! mon maître!
ANTOINE.—Parle-moi sans détour: ne déguise point les
bruits populaires: appelle Cléopâtre comme on l'appelle
à Rome; prends le ton d'ironie avec lequel Fulvie parle de
moi; reproche-moi mes fautes avec toute la licence de la
malignité et de la vérité réunies.—Oh! nous ne portons
que des ronces quand les vents violents demeurent
immobiles; et le récit de nos torts est pour nous une
culture.—Laisse-moi un moment.
LE MESSAGER.—Selon votre plaisir, seigneur.
(Il sort.)
ANTOINE.—Quelles nouvelles de Sicyone? Appelle le
messager de Sicyone.
PREMIER SERVITEUR.—Le messager de Sicyone? y en a-t-il
un?
SECOND SERVITEUR.—Seigneur, il attend vos ordres.
ANTOINE.—Qu'il vienne.—Il faut que je brise ces fortes
chaînes égyptiennes, ou je me perds dans ma folle passion.
(Entre un autre messager.) Qui êtes-vous?
LE SECOND MESSAGER.—Votre épouse Fulvie est morte.
ANTOINE.—Où est-elle morte?
LE MESSAGER.—A Sicyone: la longueur de sa maladie,
et d'autres circonstances plus graves encore, qu'il vous
importe de connaître, sont détaillées dans cette lettre.
(Il lui donne la lettre.)
ANTOINE.—Laissez-moi seul. (Le messager sort.) Voilà
une grande âme partie! Je l'ai pourtant désiré.—L'objet
que nous avons repoussé avec dédain, nous voudrions le
posséder encore! Le plaisir du jour diminue par la révolution
des temps et devient une peine.—Elle est bonne
parce qu'elle n'est plus. La main qui la repoussait voudrait
la ramener!—Il faut absolument que je m'affranchisse
du joug de cette reine enchanteresse. Mille maux
plus grands que ceux que je connais déjà sont près
d'éclore de mon indolence.—Où es-tu, Énobarbus?
(Énobarbus entre.)
ÉNOBARBUS.—Que voulez-vous, seigneur?
ANTOINE.—Il faut que je parte sans délai de ces lieux.
ÉNOBARBUS.—En ce cas, nous tuons toutes nos femmes.
Nous voyons combien une dureté leur est mortelle: s'il
leur faut subir notre départ, la mort est là pour elles.
ANTOINE.—Il faut que je parte.
ÉNOBARBUS.—Dans une occasion pressante, que les
femmes meurent!—Mais ce serait pitié de les rejeter
pour un rien, quoique comparées à un grand intérêt
elles doivent être comptées pour rien. Au moindre bruit
de ce dessein, Cléopâtre meurt, elle meurt aussitôt; je
l'ai vue mourir vingt fois pour des motifs bien plus
légers. Je crois qu'il y a de l'amour pour elle dans la
mort, qui lui procure quelque jouissance amoureuse,
tant elle est prompte à mourir.
ANTOINE.—Elle est rusée à un point que l'homme ne
peut imaginer.
ÉNOBARBUS.—Hélas, non, seigneur! Ses passions ne
sont formées que des plus purs éléments de l'amour.
Nous ne pouvons comparer ses soupirs et ses larmes aux
vents et aux flots. Ce sont de plus grandes tempêtes que
celles qu'annoncent les almanachs, ce ne peut être une
ruse chez elle. Si c'en est une, elle fait tomber la pluie
aussi bien que Jupiter.
ANTOINE.—Que je voudrais ne l'avoir jamais vue!
ÉNOBARBUS.—Ah! seigneur, vous auriez manqué de
voir une merveille; et n'avoir pas été heureux par elle,
c'eût été décréditer votre voyage.
ANTOINE.—Fulvie est morte.
ÉNOBARBUS.—Seigneur?
ANTOINE.—Fulvie est morte.
ÉNOBARBUS.—Fulvie?
ANTOINE.—Morte!
ÉNOBARBUS.—Eh bien! seigneur, offrez aux dieux un
sacrifice d'actions de grâces! Quand il plaît à leur divinité
d'enlever à un homme sa femme, ils lui montrent
les tailleurs de la terre, pour le consoler en lui faisant
voir que lorsque les vieilles robes sont usées, il reste des
gens pour en faire de neuves. S'il n'y avait pas d'autre
femme que Fulvie, alors vous auriez une véritable blessure
et des motifs pour vous lamenter; mais votre chagrin
porte avec lui sa consolation; votre vieille chemise
vous donne un jupon neuf. En vérité, pour verser des
larmes sur un tel chagrin, il faudrait les faire couler
avec un oignon.
ANTOINE.—Les affaires qu'elle a entamées dans l'État
ne peuvent supporter mon absence.
ÉNOBARBUS.—Et les affaires que vous avez entamées
ici ne peuvent se passer de vous, surtout celle de Cléopâtre,
qui dépend absolument de votre présence.
ANTOINE.—Plus de frivoles réponses.—Que nos officiers
soient instruits de ma résolution. Je déclarerai à
la reine la cause de notre expédition, et j'obtiendrai de
son amour la liberté de partir. Car ce n'est pas seulement
la mort de Fulvie, et d'autres motifs plus pressants
encore, qui parlent fortement à mon coeur: des lettres
aussi de plusieurs de nos amis qui travaillent pour nous
dans Rome, pressent mon retour dans ma patrie. Sextus
Pompée a défié César, et il tient l'empire de la mer. Notre
peuple inconstant, dont l'amour ne s'attache jamais à
l'homme de mérite, que lorsque son mérite a disparu,
commence à faire passer toutes les dignités et la gloire
du grand Pompée sur son fils, qui, grand déjà en renommée
et en puissance, plus grand encore par sa naissance
et son courage, passe pour un grand guerrier; si ses
avantages vont en croissant, l'univers pourrait être en
danger. Plus d'un germe se développe, qui, semblable
au poil d'un coursier8, n'a pas encore le venin du serpent,
mais est déjà doué de la vie. Apprends à ceux dont
l'emploi dépend de nous, que notre bon plaisir est de
nous éloigner promptement de ces lieux.
ÉNOBARBUS.—Je vais exécuter vos ordres.
(Ils sortent.)
SCÈNE III
CLÉOPÂTRE, CHARMIANE, ALEXAS, IRAS.
CLÉOPÂTRE.—Où est-il?
CHARMIANE.—Je ne l'ai pas vu depuis.
CLÉOPÂTRE.—Voyez où il est, qui est avec lui, et ce
qu'il fait. Je ne vous ai pas envoyée.—Si vous le trouvez
triste, dites que je suis à danser; s'il est gai, annoncez
que je viens de me trouver mal. Volez, et revenez.
CHARMIANE.—Madame, il me semble que si vous l'aimez
tendrement, vous ne prenez pas les moyens d'obtenir
de lui le même amour.
CLÉOPÂTRE.—Que devrais-je faire,... que je ne fasse?
CHARMIANE.—Cédez-lui en tout; ne le contrariez en
rien.
CLÉOPÂTRE.—Tu parles comme une folle; c'est le
moyen de le perdre.
CHARMIANE.—Ne le poussez pas ainsi à bout, je vous
en prie, prenez garde: nous finissons par haïr ce que
nous craignons trop souvent. (Antoine entre.) Mais voici
Antoine.
CLÉOPÂTRE.—Je suis malade et triste.
ANTOINE.—Il m'est pénible de lui déclarer mon dessein.
CLÉOPÂTRE.—Aide-moi, chère Charmiane, à sortir de
ce lieu. Je vais tomber. Cela ne peut durer longtemps:
la nature ne peut le supporter.
ANTOINE.—Eh bien! ma chère reine...
CLÉOPÂTRE.—Je vous prie, tenez-vous loin de moi.
ANTOINE.—Qu'y a-t-il donc?
CLÉOPÂTRE.—Je lis dans vos yeux que vous avez reçu
de bonnes nouvelles. Que vous dit votre épouse?—Vous
pouvez partir. Plût aux dieux qu'elle ne vous eût jamais
permis de venir!—Qu'elle ne dise pas surtout que c'est
moi qui vous retiens: je n'ai aucun pouvoir sur vous.
Vous êtes tout à elle.
ANTOINE.—Les dieux savent bien...
CLÉOPÂTRE.—Non, jamais reine ne fut si indignement
trahie... Cependant, dès l'abord, j'avais vu poindre ses
trahisons.
ANTOINE.—Cléopâtre!
CLÉOPÂTRE.—Quand tu ébranlerais de tes serments le
trône même des dieux, comment pourrais-je croire que
tu es à moi, que tu es sincère, toi, qui as trahi Fulvie?
Quelle passion extravagante a pu me laisser séduire par
ces serments des lèvres aussitôt violés que prononcés?
ANTOINE.—Ma tendre reine...
CLÉOPÂTRE.—Ah! de grâce, ne cherche point de prétexte
pour me quitter: dis-moi adieu, et pars. Lorsque
tu me conjurais pour rester, c'était alors le temps des
paroles: tu ne parlais pas alors de départ.—L'éternité
était dans nos yeux et sur nos lèvres. Le bonheur était
peint sur notre front; aucune partie de nous-mêmes qui
ne nous fît goûter la félicité du ciel. Il en est encore
ainsi, ou bien toi, le plus grand guerrier de l'univers,
tu en es devenu le plus grand imposteur!
ANTOINE.—Que dites-vous, madame?
CLÉOPÂTRE.—Que je voudrais avoir ta taille.—Tu
apprendrais qu'il y avait un coeur en Égypte.
ANTOINE.—Reine, écoutez-moi. L'impérieuse nécessité
des circonstances exige pour un temps notre service;
mais mon coeur tout entier reste avec vous. Partout,
notre Italie étincelle des épées de la guerre civile.
Sextus Pompée s'avance jusqu'au port de Rome. L'égalité
de deux pouvoirs domestiques engendre les factions.
Le parti odieux, devenu puissant, redevient le parti
chéri. Pompée proscrit, mais riche de la gloire de son
père, s'insinue insensiblement dans les coeurs de ceux
qui n'ont point gagné au gouvernement actuel: leur
nombre s'accroît et devient redoutable, et les esprits
fatigués du repos aspirent à en sortir par quelque résolution
désespérée.—Un motif plus personnel pour moi,
et qui doit surtout vous rassurer sur mon départ, c'est la
mort de Fulvie.
CLÉOPÂTRE.—Si l'âge n'a pu affranchir mon coeur de
la folie de l'amour, il l'a guéri du moins de la crédulité
de l'enfance!—Fulvie peut-elle mourir?
ANTOINE.—Elle est morte, ma reine. Jetez ici les yeux
et lisez à votre loisir tous les troubles qu'elle a suscités.
La dernière nouvelle est la meilleure; voyez en quel
lieu, en quel temps elle est morte.
CLÉOPÂTRE.—O le plus faux des amants! Où sont les
fioles9 sacrées que tu as dû remplir des larmes de ta douleur?
Ah! je vois maintenant, je vois par la mort de
Fulvie comment la mienne sera reçue!
ANTOINE.—Cessez vos reproches, et préparez-vous à
entendre les projets que je porte en mon sein, qui s'accompliront
ou seront abandonnés selon vos conseils. Je
jure par le feu qui féconde le limon du Nil, que je pars
de ces lieux votre guerrier, votre esclave, faisant la paix
ou la guerre au gré de vos désirs.
CLÉOPÂTRE.—Coupe mon lacet, Charmiane, viens;
mais non.... laisse-moi: je me sens mal, et puis mieux
dans un instant: c'est ainsi qu'aime Antoine!
ANTOINE.—Reine bien-aimée, épargnez-moi: rendez
justice à l'amour d'Antoine, qui supportera aisément
une juste procédure.
CLÉOPÂTRE.—Fulvie doit me l'avoir appris. Ah! de
grâce, détourne-toi, et verse des pleurs pour elle; puis,
fais-moi tes adieux, et dis que ces pleurs coulent pour
l'Égypte. Maintenant, joue devant moi une scène de dissimulation
profonde et qui imite l'honneur parfait.
ANTOINE.—Vous m'échaufferez le sang.—Cessez.
CLÉOPÂTRE.—Tu pourrais faire mieux, mais ceci est
bien déjà.
ANTOINE.—Je jure par mon épée!...
CLÉOPÂTRE.—Jure aussi par ton bouclier... Son jeu
s'améliore; mais il n'est pas encore parfait.—Vois,
Charmiane, vois, je te prie, comme cet emportement sied
bien à cet Hercule romain10.
ANTOINE.—Je vous laisse, madame.
CLÉOPÂTRE.—Aimable seigneur, un seul mot... «Seigneur,
il faut donc nous séparer...» Non, ce n'est pas
cela: «Seigneur, nous nous sommes aimés.» Non, ce
n'est pas cela; vous le savez assez!... C'est quelque
chose que je voudrais dire... Oh! ma mémoire est un
autre Antoine; j'ai tout oublié!
ANTOINE.—Si votre royauté ne comptait la nonchalance
parmi ses sujets, je vous prendrais vous-même
pour la nonchalance.
CLÉOPÂTRE.—C'est un pénible travail que de porter
cette nonchalance aussi près du coeur que je la porte!
Mais, seigneur, pardonnez, puisque le soin de ma
dignité me tue dès que ce soin vous déplaît. Votre honneur
vous rappelle loin de moi; soyez sourd à ma folie,
qui ne mérite pas la pitié; que tous les dieux soient avec
vous! Que la victoire, couronnée de lauriers, se repose
sur votre épée, et que de faciles succès jonchent votre
sentier!
ANTOINE.—Sortons, madame, venez. Telle est notre
séparation, qu'en demeurant ici vous me suivez pourtant,
et que moi, en fuyant, je reste avec vous.—Sortons.
(Ils sortent.)
SCÈNE IV
Rome.—Un appartement dans la maison de César.
Entrent OCTAVE, CÉSAR, LÉPIDE et leur suite.
CÉSAR.—Vous voyez, Lépide, et vous saurez à l'avenir
que ce n'est point le vice naturel de César de haïr un
grand rival.—Voici les nouvelles d'Alexandrie. Il pêche,
il boit, et les lampes de la nuit éclairent ses débauches.
Il n'est pas plus homme que Cléopâtre, et la veuve de
Ptolémée n'est pas plus efféminée que lui. Il a donné à
peine audience à mes députés, et daigne difficilement
se rappeler qu'il a des collègues. Vous reconnaîtrez dans
Antoine l'abrégé de toutes les faiblesses dont l'humanité
est capable.
LÉPIDE.—Je ne puis croire qu'il ait des torts assez
grands pour obscurcir toutes ses vertus. Ses défauts sont
comme les taches du ciel, rendues plus éclatantes par
les ténèbres de la nuit. Ils sont héréditaires plutôt
qu'acquis; il ne peut s'en corriger, mais il ne les a pas
cherchés.
CÉSAR.—Vous êtes trop indulgent. Accordons que ce
ne soit pas un crime de se laisser tomber sur la couche
de Ptolémée, de donner un royaume pour un sourire,
de s'asseoir pour s'enivrer avec un esclave; de chanceler,
en plein midi, dans les rues, et de faire le coup de
poing avec une troupe de drôles trempés de sueur. Dites
que cette conduite sied bien à Antoine, et il faut que ce
soit un homme d'une trempe bien extraordinaire pour
que ces choses ne soient pas des taches dans son caractère...
Mais du moins Antoine ne peut excuser ses souillures,
quand sa légèreté11 nous impose un si pesant fardeau:
encore s'il ne consumait dans les voluptés que ses
moments de loisir, le dégoût et son corps exténué lui
en demanderaient compte; mais sacrifier un temps si
précieux qui l'appelle à quitter ses divertissements, et
parle si haut pour sa fortune et pour la nôtre, c'est
mériter d'être grondé comme ces jeunes gens, qui, déjà
dans l'âge de connaître leurs devoirs, immolent leur
expérience au plaisir présent, et se révoltent contre le
bon jugement.
(Entre un messager.)
LÉPIDE.—Voici encore des nouvelles.
LE MESSAGER, à César.—Vos ordres sont exécutés, et
d'heure en heure, très-noble César, vous serez instruit
de ce qui se passe. Pompée est puissant sur mer, et il
paraît aimé de tous ceux que la crainte seule attachait à
César. Les mécontents se rendent dans nos ports; et le
bruit court qu'on lui a fait grand tort.
CÉSAR.—Je ne devais pas m'attendre à moins. L'histoire,
dès son origine, nous apprend que celui qui est au
pouvoir a été bien-aimé jusqu'au moment où il l'a obtenu;
et que l'homme tombé dans la disgrâce, qui n'avait
jamais été aimé, qui n'avait jamais mérité l'amour du
peuple, lui devient cher dès qu'il tombe. Cette multitude
ressemble au pavillon flottant sur les ondes, qui avance
ou recule, suit servilement l'inconstance du flot, et s'use
par son mouvement continuel.
LE MESSAGER.—César, je t'annonce que Ménécrate et
Ménas, deux fameux pirates, exercent leur empire sur
les mers, qu'ils fendent et sillonnent de vaisseaux de
toute espèce. Ils font de fréquentes et vives incursions
sur les côtes d'Italie. Les peuples qui habitent les rivages
pâlissent à leur nom seul, et la jeunesse ardente se
révolte. Nul vaisseau ne peut se montrer qu'il ne soit
pris aussitôt qu'aperçu. Le nom seul de Pompée inspire
plus de terreur que n'en inspirerait la présence même
de toute son armée.
CÉSAR.—Antoine, quitte tes débauches et tes voluptés!
Lorsque repoussé de Mutine, après avoir tué les deux
consuls, Hirtius et Pansa, tu fus poursuivi par la famine,
tu la combattis, malgré ta molle éducation, avec une
patience plus grande que celle des sauvages. Tu bus
l'urine de tes chevaux, et des eaux fangeuses que les
animaux mêmes auraient rejetées avec dégoût. Ton
palais ne dédaignait pas alors les fruits les plus sauvages
des buissons épineux. Tel que le cerf affamé, lorsque
la neige couvre les pâturages, tu mâchais l'écorce des
arbres. On dit que sur les Alpes tu te repus d'une chair
étrange, dont la vue seule fit périr plusieurs des tiens;
et toi (ton honneur souffre maintenant de ces récits) tu
supportas tout cela en guerrier si intrépide, que ton
visage même n'en fut pas altéré.
LÉPIDE.—C'est bien dommage.
CÉSAR.—Que la honte le ramène promptement à
Rome. Il est temps que nous nous montrions tous deux
sur le champ de bataille. Assemblons, sans tarder, notre
conseil, pour concerter nos projets. Pompée prospère
par notre indolence.
LÉPIDE.—Demain, César, je serai en état de vous
instruire, avec exactitude, de ce que je puis exécuter sur
mer et sur terre, pour faire face aux circonstances présentes.
CÉSAR.—C'est aussi le soin qui m'occupera jusqu'à
demain. Adieu.
LÉPIDE.—Adieu, seigneur. Tout ce que vous apprendrez
d'ici là des mouvements qui se passent au dehors,
je vous conjure de m'en faire part.
CÉSAR.—N'en doutez pas, seigneur; je sais que c'est
mon devoir.
(Ils sortent.)
SCÈNE V
Alexandrie.—Appartement du palais.
Entrent CLÉOPÂTRE, CHARMIANE, IRAS, l'eunuque
MARDIAN.
CLÉOPÂTRE.—Charmiane.
CHARMIANE.—Madame?
CLÉOPÂTRE.—Ah! ah! donne-moi une potion de mandragore12.
CHARMIANE.—Pourquoi donc, madame?
CLÉOPÂTRE.—Afin que je puisse dormir pendant tout
le temps que mon Antoine sera absent.
CHARMIANE.—Vous songez trop à lui.
CLÉOPÂTRE.—O trahison!...
CHARMIANE.—Madame, j'espère qu'il n'en est point
ainsi.
CLÉOPÂTRE.—Eunuque! Mardian!
MARDIAN.—Quel est le bon plaisir de Votre Majesté?
CLÉOPÂTRE.—Je ne veux pas maintenant t'entendre
chanter. Je ne prends aucun plaisir à ce qui vient d'un
eunuque.—Il est heureux pour toi que ton impuissance
empêche tes pensées les plus libres d'aller errer hors de
l'Égypte. As-tu des inclinations?
L'EUNUQUE.—Oui, gracieuse reine.
CLÉOPÂTRE.—En vérité?
MARDIAN.—Pas en vérité13, madame, car je ne puis rien
faire en vérité que ce qu'il est honnête de faire; mais
j'ai de violentes passions, et je pense à ce que Mars fit
avec Vénus.
CLÉOPÂTRE.—O Charmiane, où crois-tu qu'il soit à
présent? Est-il debout ou assis? Se promène-t-il à pied
ou est-il à cheval? Heureux coursier, qui porte Antoine,
conduis-toi bien, cheval; car sais-tu bien qui tu portes?
L'Atlas qui soutient la moitié de ce globe, le bras et
le casque de l'humanité.—Il dit maintenant ou murmure
tout bas: Où est mon serpent du vieux Nil?
car c'est le nom qu'il me donne.—Oh! maintenant, je
me nourris d'un poison délicieux.—Penses-tu à moi
qui suis brunie par les brûlants baisers du soleil, et
dont le temps a déjà sillonné le visage de rides profondes?—O
toi, César au large front, dans le temps que
tu étais ici à terre, j'étais un morceau de roi! et le grand
Pompée s'arrêtait, et fixait ses regards sur mon front; il
eût voulu y attacher à jamais sa vue, et mourir en me
contemplant!
ALEXAS entre.—Souveraine d'Égypte, salut!
CLÉOPÂTRE.—Que tu es loin de ressembler à Marc-Antoine!
Et cependant, venant de sa part, il me semble
que cette pierre philosophale t'a changé en or. Comment
se porte mon brave Marc-Antoine?
ALEXAS.—La dernière chose qu'il ait faite, chère reine,
a été de baiser cent fois cette perle orientale.—Ses
paroles sont encore gravées dans mon coeur.
CLÉOPÂTRE.—Mon oreille est impatiente de les faire
passer dans le mien.
ALEXAS.—«Ami, m'a-t-il dit, va: dis que le fidèle
Romain envoie à la reine d'Égypte ce trésor de
l'huître, et que, pour rehausser la mince valeur du
présent, il ira bientôt à ses pieds décorer de royaumes
son trône superbe; dis-lui que bientôt tout l'Orient la
nommera sa souveraine.» Là-dessus, il me fit un signe
de tête, et monta d'un air grave sur son coursier fougueux,
qui alors a poussé de si grands hennissements,
que, lorsque j'ai voulu parler, il m'a réduit au silence.
CLÉOPÂTRE.—Dis-moi, était-il triste ou gai?
ALEXAS.—Comme la saison de l'année qui est placée
entre les extrêmes de la chaleur et du froid; il n'était ni
triste ni gai.
CLÉOPÂTRE.—O caractère bien partagé! Observe-le
bien, observe-le bien, bonne Charmiane; c'est bien lui,
mais observe-le bien; il n'était pas triste, parce qu'il
voulait montrer un front serein à ceux qui composent
leur visage sur le sien; il n'était pas gai, ce qui semblait
leur dire qu'il avait laissé en Égypte son souvenir et sa
joie, mais il gardait un juste milieu. O céleste mélange!
Que tu sois triste ou gai, les transports de la tristesse et
de la joie te conviennent également, plus qu'à aucun
autre mortel!—As-tu rencontré mes courriers?
ALEXAS.—Oui, madame, au moins vingt. Pourquoi les
dépêchez-vous si près l'un de l'autre?
CLÉOPÂTRE.—Il périra misérable, l'enfant qui naîtra le
jour où j'oublierai d'envoyer vers Antoine.—Charmiane,
de l'encre et du papier.—Sois le bienvenu, cher Alexas.—Charmiane,
ai-je jamais autant aimé César?
CHARMIANE.—O ce brave César!
CLÉOPÂTRE.—Que ton exclamation t'étouffe! Dis, le
brave Antoine.
CHARMIANE.—Ce vaillant César!
CLÉOPÂTRE.—Par Isis, je vais ensanglanter ta joue, si
tu oses encore comparer César avec le plus grand des
hommes.
CHARMIANE.—Sauf votre bon plaisir, je ne fais que
répéter ce que vous disiez vous-même.
CLÉOPÂTRE.—Temps de jeunesse quand mon jugement
n'était pas encore mûr.—Coeur glacé de répéter ce que
je disais alors.—Mais viens, sortons: donne-moi de
l'encre et du papier; il aura chaque jour plus d'un message,
dussé-je dépeupler l'Égypte.
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE DEUXIÈME
SCÈNE I
Messine.—Appartement de la maison de Pompée.
Entrent POMPÉE, MÉNÉCRATE ET MÉNAS.
POMPÉE.—Si les grands dieux sont justes, ils seconderont
les armes du parti le plus juste.
MÉNÉCRATE.—Vaillant Pompée, songez que les dieux
ne refusent pas ce qu'ils diffèrent d'accorder.
POMPÉE.—Tandis qu'au pied de leur trône nous les
implorons, la cause que nous les supplions de protéger
dépérit.
MÉNÉCRATE.—Nous nous ignorons nous-mêmes, et
nous demandons souvent notre ruine, leur sagesse nous
refuse pour notre bien, et nous gagnons à ne pas obtenir
l'objet de nos prières.
POMPÉE.—Je réussirai: le peuple m'aime, et la mer
est à moi; ma puissance est comme le croissant de la
lune, et mon espérance me prédit qu'elle parviendra à
son plein. Marc-Antoine est à table en Égypte; il n'en
sortira jamais pour faire la guerre. César, en amassant
de l'argent, perd les coeurs; Lépide les flatte tous deux,
et tous deux flattent Lépide: mais il n'aime ni l'un ni
l'autre, et ni l'un ni l'autre ne se soucie de lui.
MÉNÉCRATE.—César et Lépide sont en campagne,
amenant avec eux des forces imposantes.
POMPÉE.—D'où tenez-vous cette nouvelle? Elle est
fausse.
MÉNÉCRATE.—De Silvius, seigneur.
POMPÉE.—Il rêve; je sais qu'ils sont encore tous deux
à Rome, où ils attendent Antoine.—Voluptueuse Cléopâtre,
que tous les charmes de l'amour prêtent leur
douceur à tes lèvres flétries! Joins à la beauté les arts
magiques et la volupté; enchaîne le débauché dans un
cercle de fêtes; échauffe sans cesse son cerveau. Que les
cuisiniers épicuriens aiguisent son appétit par des assaisonnements
toujours renouvelés, afin que le sommeil et
les banquets lui fassent oublier son honneur dans la
langueur du Léthé.—Qu'y a-t-il, Varius?
(Varius paraît.)
VARIUS.—Comptez sur la vérité de la nouvelle que
je vous annonce. Marc-Antoine est d'heure en heure
attendu à Rome: depuis qu'il est parti d'Égypte il aurait
eu le temps de faire un plus long voyage.
POMPÉE.—J'aurais écouté plus volontiers une nouvelle
moins sérieuse... Ménas, je n'aurais jamais pensé que
cet homme insatiable de voluptés eût mis son casque
pour une guerre aussi peu importante. C'est un guerrier
qui vaut à lui seul plus que les deux autres ensemble...
Mais concevons de nous-mêmes une plus haute opinion,
puisque le bruit de notre marche peut arracher des genoux
de la veuve d'Égypte cet Antoine qui n'est jamais
las de débauches.
MÉNAS.—Je ne puis croire que César et Antoine puissent
s'accorder ensemble. Sa femme, qui vient de mourir,
a offensé César; son frère lui a fait la guerre, quoiqu'il
n'y fût pas, je crois, poussé par Antoine.
POMPÉE.—Je ne sais pas, Ménas, jusqu'à quel point de
légères inimitiés peuvent céder devant de plus grandes.
S'ils ne nous voyaient pas armés contre eux tous, ils ne
tarderaient pas à se disputer ensemble: car ils ont assez
de sujets de tirer l'épée les uns contre les autres: mais
jusqu'à quel point la crainte que nous leur inspirons
concilie-t-elle leurs divisions et enchaîne-t-elle leurs
petites discordes, c'est ce que nous ne savons pas encore.
Au reste, qu'il en arrive ce qu'il plaira aux dieux: il y
va de notre vie de déployer toutes nos forces. Viens,
Ménas.
(Ils sortent.)
SCÈNE II
Rome.—Appartement dans la maison de Lépide.
LÉPIDE, ÉNOBARBUS.
LÉPIDE.—Cher Énobarbus, tu feras une action louable
et qui te siéra bien en engageant ton général à s'expliquer
avec douceur et ménagement.
ÉNOBARBUS.—Je l'engagerai à répondre comme lui-même.
Si César l'irrite, qu'Antoine regarde par-dessus
la tête de César, et parle aussi fièrement que Mars. Par
Jupiter, si je portais la barbe d'Antoine je ne me ferais
pas raser aujourd'hui14.
LÉPIDE.—Ce n'est pas ici le temps des ressentiments
particuliers.
ÉNOBARBUS.—Tout temps est bon pour les affaires
qu'il fait naître.
LÉPIDE.—Les moins importantes doivent céder aux
plus graves.
ÉNOBARBUS.—Non, si les moins importantes viennent
les premières.
LÉPIDE.—Tu parles avec passion: mais de grâce ne
remue pas les tisons.—Voici le noble Antoine.
(Entrent Antoine et Ventidius.)
ÉNOBARBUS.—Et voilà César là-bas.
(Entrent César, Mécène et Agrippa.)
ANTOINE.—Si nous pouvons nous entendre, marchons
contre les Parthes.—Ventidius, écoute.
CÉSAR.—Je ne sais pas, Mécène; demande à Agrippa.
LÉPIDE.—Nobles amis, il n'est point d'objet plus grand
que celui qui nous a réunis; que des causes plus légères
ne nous séparent pas. Les torts peuvent être rappelés
avec douceur; en discutant avec violence des différends
peu importants, nous rendons mortelles les blessures
que nous voulons guérir: ainsi donc, nobles collègues
(je vous en conjure avec instances), traitez les questions
les plus aigres dans les termes les plus doux, et que la
mauvaise humeur n'aggrave pas nos querelles.
ANTOINE.—C'est bien parlé; si nous étions à la tête de
nos armées et prêts à combattre, j'agirais ainsi.
CÉSAR.—Soyez le bienvenu dans Rome.
ANTOINE.—Merci!
CÉSAR.—Asseyez-vous.
ANTOINE.—Asseyez-vous, seigneur.
CÉSAR.—Ainsi donc...
ANTOINE.—J'apprends que vous vous offensez de choses
qui ne sont point blâmables, ou qui, si elles le sont, ne
vous regardent pas.
CÉSAR.—Je serais ridicule, si je me prétendais offensé
pour rien ou pour peu de chose; mais avec vous surtout:
plus ridicule encore si je vous avais nommé avec
des reproches, lorsque je n'avais point affaire de prononcer
votre nom.
ANTOINE.—Que vous importait donc, César, mon séjour
en Égypte?
CÉSAR.—Pas plus que mon séjour à Rome ne devait
vous inquiéter en Égypte: cependant, si de là vous cherchiez
à me nuire, votre séjour en Égypte pouvait m'occuper.
ANTOINE.—Qu'entendez-vous par chercher à vous
nuire?
CÉSAR.—Vous pourriez bien saisir le sens de ce que je
veux dire par ce qui m'est arrivé ici; votre femme et
votre frère ont pris les armes contre moi, leur attaque
était pour vous un sujet de vous déclarer contre moi,
votre nom était leur mot d'ordre.
ANTOINE.—Vous vous méprenez. Jamais mon frère
ne m'a mis en avant dans cette guerre. Je m'en suis
instruit, et ma certitude est fondée sur les rapports
fidèles de ceux mêmes qui ont tiré l'épée pour vous!
N'attaquait-il pas plutôt mon autorité que la vôtre? ne
dirigeait-il pas également la guerre contre moi puisque
votre cause est la mienne? là-dessus mes lettres vous
ont déjà satisfait. Si vous voulez trouver un prétexte de
querelle, comme vous n'en avez pas de bonne raison, il
ne faut pas compter sur celui-ci.
CÉSAR.—Vous faites-là votre éloge, en m'accusant de
défaut de jugement: mais vous déguisez mal vos
torts.
ANTOINE.—Non, non! Je sais, je suis certain que vous
ne pouviez pas manquer de faire cette réflexion naturelle,
que moi, votre associé dans la cause contre laquelle
mon frère s'armait, je ne pouvais voir d'un oeil satisfait
une guerre qui troublait ma paix. Quant à ma femme,
je voudrais que vous trouvassiez une autre femme douée
du même caractère.—Le tiers de l'univers est sous vos
lois; vous pouvez, avec le plus faible frein, le gouverner
à votre gré, mais non pas une pareille femme.
ÉNOBARBUS.—Plût au ciel que nous eussions tous de
pareilles épouses! les hommes pourraient aller à la
guerre avec les femmes.
ANTOINE.—Les embarras qu'a suscités son impatience
et son caractère intraitable qui ne manquait pas non
plus des ruses de la politique, vous ont trop inquiété,
César; je vous l'accorde avec douleur; mais vous êtes
forcé d'avouer qu'il n'était pas en mon pouvoir de
l'empêcher.
CÉSAR.—Je vous ai écrit pendant que vous étiez plongé
dans les débauches, à Alexandrie; vous avez mis mes
lettres dans votre poche, et vous avez renvoyé avec mépris
mon député de votre présence.
ANTOINE.—César, il est entré brusquement, avant qu'on
l'eût admis. Je venais de fêter trois rois, et je n'étais plus
tout à fait l'homme du matin: mais le lendemain, j'en
ai fait l'aveu moi-même à votre député; ce qui équivalait
à lui en demander pardon. Que cet homme n'entre pour
rien dans notre différend. S'il faut que nous contestions
ensemble, qu'il ne soit plus question de lui.
CÉSAR.—Vous avez violé un article de vos serments,
ce que vous n'aurez jamais à me reprocher.
LÉPIDE.—Doucement, César.
ANTOINE.—Non, Lépide, laissez-le parler, l'honneur
dont il parle maintenant est sacré, en supposant que
j'en ai manqué; voyons, César, l'article de mon serment....
CÉSAR.—C'était de me prêter vos armes et votre secours
à ma première réquisition; vous m'avez refusé l'un et
l'autre.
ANTOINE.—Dites plutôt négligé, et cela pendant ces
heures empoisonnées qui m'avaient ôté la connaissance
de moi-même. Je vous en témoignerai mon repentir autant
que je le pourrai; mais ma franchise n'avilira point
ma grandeur, comme ma puissance ne fera rien sans ma
franchise. La vérité est que Fulvie, pour m'attirer hors
d'Égypte, vous a fait la guerre ici. Et moi, qui étais
sans le savoir le motif de cette guerre, je vous en fais
toutes les excuses où mon honneur peut descendre en
pareille occasion.
LÉPIDE.—C'est noblement parler.
MÉCÈNE.—S'il pouvait vous plaire de ne pas pousser
plus loin vos griefs réciproques, de les oublier tout à fait,
pour vous souvenir que le besoin présent vous invite à
vous réconcilier?
LÉPIDE.—Sagement parlé, Mécène.
ÉNOBARBUS.—Ou bien empruntez-vous l'un à l'autre,
pour le moment, votre affection; et quand vous n'entendrez
plus parler de Pompée, alors vous vous la rendrez:
vous aurez tout le loisir de vous disputer, quand vous
n'aurez pas autre chose à faire.
ANTOINE.—Tu n'es qu'un soldat: tais-toi.
ÉNOBARBUS.—J'avais presque oublié que la vérité devait
se taire.
ANTOINE.—Tu manques de respect à cette assemblée;
ne dis plus rien.
ÉNOBARBUS.—Allons, poursuivez. Je suis muet comme
une pierre.
CÉSAR.—Je ne désapprouve point le fond, mais bien, la
forme de son discours.—Il n'est pas possible que nous
restions amis, nos principes et nos actions différant si
fort. Cependant, si je connaissais un lien assez fort pour
nous tenir étroitement unis, je le chercherais dans le
monde entier.
AGRIPPA.—Permettez-moi, César...
CÉSAR.—Parle, Agrippa.
AGRIPPA.—Vous avez du côté maternel une soeur, la
belle Octavie. Le grand Marc-Antoine est veuf maintenant.
CÉSAR.—Ne parle pas ainsi, Agrippa; si Cléopâtre t'entendait,
elle te reprocherait, avec raison, ta témérité....
ANTOINE.—Je ne suis pas marié, César; laissez-moi entendre
Agrippa.
AGRIPPA.—Pour entretenir entre vous une éternelle
amitié, pour faire de vous deux frères, et unir vos coeurs
par un noeud indissoluble, il faut qu'Antoine épouse
Octavie: sa beauté réclame pour époux le plus illustre
des mortels; ses vertus et ses grâces en tout genre disent
ce qu'elles peuvent seules exprimer. Cet hymen dissipera
toutes ces petites jalousies, qui maintenant vous paraissent
si grandes; et toutes les grandes craintes qui vous
offrent maintenant des dangers sérieux s'évanouiront.
Les vérités même ne vous paraîtront alors que des fables,
tandis que la moitié d'une fable passe maintenant pour
la vérité. Sa tendresse pour tous les deux vous enchaînerait
l'un à l'autre et vous attirerait à tous deux tous les
coeurs. Pardonnez ce que je viens de dire: ce n'est pas la
pensée du moment, mais une idée étudiée et méditée par
le devoir.
ANTOINE.—César veut-il parler?
CÉSAR.—Non, jusqu'à ce qu'il sache comment Antoine
reçoit cette proposition.
ANTOINE.—Quels pouvoirs aurait Agrippa, pour accomplir
ce qu'il propose, si je disais: Agrippa, j'y consens?
CÉSAR.—Le pouvoir de César, et celui qu'a César sur
Octavie.
ANTOINE.—Loin de moi la pensée de mettre obstacle
à ce bon dessein, qui offre tant de belles espérances!
(A César.) Donnez-moi votre main, accomplissez cette
gracieuse ouverture, et qu'à compter de ce moment un
coeur fraternel inspire notre tendresse mutuelle et préside
à nos grands desseins.
CÉSAR.—Voilà ma main. Je vous cède une soeur aimée
comme jamais soeur ne fut aimée de son frère. Qu'elle
vive pour unir nos empires et nos coeurs, et que notre
amitié ne s'évanouisse plus!
LÉPIDE.—Heureuse réconciliation! Ainsi soit-il.
ANTOINE.—Je ne songeais pas à tirer l'épée contre
Pompée: il m'a tout récemment accablé des égards les
plus grands et les plus rares; il faut qu'au moins je lui
en exprime ma reconnaissance, pour me dérober au reproche
d'ingratitude: immédiatement après, je lui envoie
un défi.
LÉPIDE.—Le temps presse; il nous faut chercher tout
de suite Pompée, ou il va nous prévenir.
ANTOINE.—Et où est-il?
CÉSAR.—Près du mont Misène.
ANTOINE.—Quelles sont ses forces sur terre?
CÉSAR.—Elles sont grandes et augmentent tous les
jours: sur mer, il est maître absolu.
ANTOINE.—C'est le bruit qui court. Je voudrais avoir eu
une conférence avec lui: hâtons-nous de nous la procurer;
mais avant de nous mettre en campagne, dépêchons
l'affaire dont nous avons parlé.
CÉSAR.—Avec la plus grande joie, et je vous invite à venir
voir ma soeur; je vais de ce pas vous conduire chez elle.
ANTOINE.—Lépide, ne nous privez pas de votre compagnie.
LÉPIDE.—Noble Antoine, les infirmités mêmes ne me
retiendraient pas.
(Fanfares; Antoine, César, Lépide sortent.)
MÉCÈNE.—Soyez le bienvenu d'Égypte, seigneur Énobarbus.
ÉNOBARBUS.—Seconde moitié du coeur de César, digne
Mécène!—Mon honorable ami Agrippa!
AGRIPPA.—Bon Énobarbus!
MÉCÈNE.—Nous devons être joyeux, en voyant tout si
heureusement terminé.—Vous vous êtes bien trouvé en
Égypte?
ÉNOBARBUS.—Oui, Mécène. Nous dormions tant que le
jour durait, et nous passions les nuits à boire jusqu'à la
pointe du jour.
MÉCÈNE.—Huit sangliers rôtis pour un déjeuner15! et
douze convives seulement! Le fait est-il vrai?
ÉNOBARBUS.—Ce n'était là qu'une mouche pour un
aigle; nous avions, dans nos festins, bien d'autres plats
monstrueux et dignes d'être remarqués.
MÉCÈNE.—C'est une reine bien magnifique, si la renommée
dit vrai.
ÉNOBARBUS.—Dès sa première entrevue avec Marc-Antoine
sur le fleuve Cydnus, elle a pris son coeur dans ses
filets.
AGRIPPA.—En effet, c'est sur ce fleuve qu'elle s'est
offerte à ses yeux, si celui qui m'en a fait le récit n'a pas
inventé.
ÉNOBARBUS.—Je vais vous raconter cette entrevue:
La galère où elle était assise, ainsi qu'un trône éclatant,
semblait brûler sur les eaux. La poupe était d'or
massif, les voiles de pourpre, et si parfumées, que les
vents venaient s'y jouer avec amour. Les rames d'argent
frappaient l'onde en cadence au son des flûtes, et les flots
amoureux se pressaient à l'envie à la suite du vaisseau.
Pour Cléopâtre, il n'est point d'expression qui puisse la
peindre. Couchée sous un pavillon de tissu d'or, elle
effaçait cette Vénus fameuse où nous voyons l'imagination
surpasser la nature; à ses côtés étaient assis de
jeunes et beaux enfants, comme un groupe de riants
amours, qui agitaient des éventails de couleurs variées,
dont le vent semblait colorer les joues délicates qu'ils rafraîchissaient
comme s'ils eussent produit cette chaleur
qu'ils diminuaient.
AGRIPPA.—O spectacle admirable pour Antoine!...
ÉNOBARBUS.—Ses femmes, comme autant de Néréides
et de Sirènes, cherchaient à deviner ses ordres dans ses
regards et s'inclinaient avec grâce. Une d'elles, telle
qu'une vraie sirène, assise au gouvernail, dirige le vaisseau:
les cordages de soie obéissent à ces mains douces
comme les fleurs, qui manoeuvrent avec dextérité. Du
sein de la galère s'exhalent d'invisibles parfums qui
frappent les sens, sur les quais adjacents. La ville envoie
tous ses habitants au-devant d'elle: Antoine, assis sur
un trône au milieu de la place publique, est resté seul,
haranguant l'air, qui, sans son horreur pour le vide, eût
aussi été contempler Cléopâtre et eût abandonné sa place
dans la nature.
AGRIPPA.—O merveille de l'Égypte!
ÉNOBARBUS.—Aussitôt qu'elle fut débarquée, Antoine
envoya vers elle et l'invita à souper. Elle répondit qu'il
vaudrait mieux qu'il devînt son hôte, et qu'elle l'en conjurait.
Notre galant Antoine, à qui jamais femme n'entendit
prononcer le mot non, va au festin après s'être fait
raser dix fois, et, selon sa coutume, il paye de son coeur
ce que ses yeux seuls ont dévoré.
AGRIPPA.—Prostituée royale! elle fit déposer au grand
César son épée sur son lit; il la cultiva, et elle porta un fruit.
ÉNOBARBUS.—Je l'ai vue une fois sauter à cloche-pied
pendant quarante pas, dans les rues d'Alexandrie; et
bientôt, perdant haleine, elle parla, tout essoufflée; elle
se fit une nouvelle perfection de ce manque de forces, et
de sa bouche sans haleine il s'exhalait un charme tout-puissant.
MÉCÈNE.—A présent, voilà Antoine obligé de la quitter
pour toujours.
ÉNOBARBUS.—Jamais, il ne la quittera pas. L'âge ne peut
la flétrir, ni l'habitude épuiser l'infinie variété de ses appas.
Les autres femmes rassasient les désirs qu'elles satisfont;
mais elle, plus elle donne, plus elle affame; car
les choses les plus viles ont de la grâce chez elle: tellement,
que les prêtres sacrés la bénissent au milieu de ses
débauches.
MÉCÈNE.—Si la beauté, la sagesse et la modestie peuvent
fixer le coeur d'Antoine, Octavie est pour lui un heureux
lot.
AGRIPPA.—Allons-nous-en. Cher Énobarbus, deviens
mon hôte pendant ton séjour ici.
ÉNOBARBUS.—Seigneur, je vous remercie humblement.
(Ils sortent.)
SCÈNE III
Rome.—Appartement de la maison de César.
CÉSAR, ANTOINE, OCTAVIE au milieu d'eux, suite
et un DEVIN.
ANTOINE.—Le monde et ma charge importante m'arracheront
quelquefois de vos bras.
OCTAVIE.—Tout le temps de votre absence j'irai fléchir
les genoux devant les dieux et les prier pour vous.
ANTOINE.—Adieu, seigneur...—Mon Octavie, ne jugez
point mes torts sur les récits du monde. J'ai quelquefois
passé les bornes, je l'avoue; mais, à l'avenir, ma conduite
ne s'écartera plus de la règle. Adieu, chère épouse.
OCTAVIE.—Adieu, seigneur.
CÉSAR.—Adieu, Antoine.
(César et Octavie sortent.)
ANTOINE.—Eh bien! maraud, voudrais-tu être encore
en Égypte?
LE DEVIN.—Plût aux dieux que je n'en fusse jamais
sorti, et que vous ne fussiez jamais venu ici!
ANTOINE.—La raison, si tu peux la dire?
LE DEVIN.—Je la devine par mon art; mais ma langue
ne peut l'exprimer: retournez au plus tôt en Égypte.
ANTOINE.—Dis-moi qui, de César ou de moi, élèvera le
plus haut sa fortune. O Antoine, ne reste donc point à
ses côtés. Ton démon, c'est-à-dire l'esprit qui te protège
est noble, courageux, fier, sans égal partout où celui de
César n'est pas; mais près de lui ton ange se change en
Terreur16, comme s'il était dompté. Ainsi donc, mets toujours
assez de distance entre lui et toi.
ANTOINE.—Ne me parle plus de cela.
LE DEVIN.—Je n'en parle qu'à toi; je n'en parlerai
jamais qu'à toi seul.—Si tu joues avec lui à quelque jeu
que ce soit, tu es sûr de perdre. Il a tant de bonheur,
qu'il te battra malgré tous tes avantages. Dès qu'il brille
près de toi, ton éclat s'éclipse. Je te le répète encore: ton
génie ne te gouverne qu'avec terreur, quand il te voit
près de lui. Loin de César, il reprend toute sa grandeur.
ANTOINE.—Va-t'en et dis à Ventidius que je veux lui
parler. (Le devin sort.)—Il marchera contre les Parthes...
Soit science ou hasard, cet homme a dit la vérité. Les
dés même obéissent à César, et, dans nos jeux, il gagne;
ma plus grande adresse échoue contre son bonheur, si
nous tirons au sort; ses coqs sont toujours vainqueurs
des miens, quand toutes les chances sont pour moi, et ses
cailles battent toujours les miennes dans l'enceinte où
nous les excitons entre elles.—Je veux retourner en
Égypte. Si j'accepte ce mariage, c'est pour assurer ma
paix; mais tous mes plaisirs sont dans l'Orient. (Ventidius
paraît.) Oh! viens, Ventidius; il faut marcher contre les
Parthes: ta commission est prête; suis-moi, et viens la
recevoir.
(Ils sortent.)
SCÈNE IV
Une rue de Rome.
LÉPIDE, MÉCÈNE, AGRIPPA.
LÉPIDE.—Qu'aucun soin ne vous retienne plus longtemps:
hâtez-vous de suivre vos généraux.
AGRIPPA.—Seigneur, Marc-Antoine ne demande que le
temps d'embrasser Octavie, et nous partons.
LÉPIDE.—Adieu donc, jusqu'à ce que je vous voie revêtus
de votre armure guerrière, qui vous sied si bien à
tous deux.
MÉCÈNE.—Si je ne me trompe sur ce voyage, Lépide,
nous serons avant vous au mont de Misène.
LÉPIDE.—Votre route est la plus courte: mes desseins
m'obligent de prendre des détours, et vous gagnerez
deux journées sur moi.
AGRIPPA ET MÉCÈNE.—Bon succès, seigneur!
LÉPIDE.—Adieu.
SCÈNE V
Alexandrie.—Appartement du palais.
CLÉOPÂTRE, CHARMIANE, IRAS, ALEXAS.
CLÉOPÂTRE.—Faites-moi de la musique. La musique est
l'aliment mélancolique de ceux qui ne vivent que d'amour.
LES SUIVANTES.—La musique! Eh!
(Mardian entre.)
CLÉOPÂTRE.—Non, point de musique; allons plutôt jouer
au billard. Viens, Charmiane.
CHARMIANE.—Mon bras me fait mal; vous ferez mieux
de jouer avec Mardian.
CLÉOPÂTRE.—Autant jouer avec un eunuque qu'avec
une femme. Allons, Mardian, veux-tu faire ma partie?
MARDIAN.—Aussi bien que je pourrai, madame.
CLÉOPÂTRE.—Dès que l'acteur montre de la bonne volonté,
quand il ne réussirait pas, il a droit à notre indulgence.—Mais
je ne jouerai pas à présent.—Donnez-moi
mes lignes; nous irons à la rivière, et là, tandis que
ma musique se fera entendre dans le lointain, je tendrai
des pièges aux poissons dorés: mon hameçon courbé
percera leurs molles ouïes.....et à chaque poisson que
je tirerai hors de l'eau, m'imaginant prendre un Antoine,
je m'écrierai: Ah! vous voilà pris.
CHARMIANE.—C'était un tour bien plaisant, lorsque vous
fites une gageure avec Antoine sur votre pêche, et qu'il
tira de l'eau avec transport un poisson salé que votre
plongeur avait attaché à sa ligne17.
CLÉOPÂTRE.—Ce temps-là! O temps! Je le plaisantai
jusqu'à lui faire perdre patience; la nuit suivante, ma
gaieté lui rendit la patience, et le lendemain matin,
avant la neuvième heure, je l'enivrai au point qu'il alla
se mettre au lit: je le couvris de mes robes et de mes
manteaux, et moi je ceignis son épée Philippine18....
(Entre un messager.) Oh! des nouvelles d'Italie! Introduis
tes fécondes nouvelles dans mes oreilles, qui ont été si
longtemps à sec.
LE MESSAGER.—Madame.... madame....
CLÉOPÂTRE.—Antoine est mort? Si tu le dis, misérable,
tu assassines ta maîtresse. Mais s'il est libre et bien portant,
si c'est là ce que tu viens m'apprendre, voilà de
l'or, et baise les veines azurées de cette main, de cette
main que des rois ont pressée de leurs lèvres, et n'ont
baisée qu'en tremblant.
LE MESSAGER.—D'abord, madame: il se porte bien.
CLÉOPÂTRE.—Tiens, voilà encore de l'or; mais prends
garde, coquin. Nous disons ordinairement que les morts
vont bien. Si c'est là ce que tu veux dire, cet or que je te
donne, je le ferai fondre et le verserai tout brûlant dans
la gorge qui annonce des malheurs.
LE MESSAGER.—Grande reine, daignez m'écouter.
CLÉOPÂTRE.—Allons, j'y consens; poursuis: mais il n'y
a rien de bon dans ta figure. Si Antoine est libre et plein
de santé, pourquoi cette physionomie si sombre, pour
annoncer des nouvelles si heureuses? S'il n'est pas bien,
tu devrais te présenter devant moi comme une furie couronnée
de serpents, et non sous la forme d'un homme.
LE MESSAGER.—Vous plaît-il de m'entendre?
CLÉOPÂTRE.—J'ai envie de te frapper avant que tu
parles. Cependant, si tu me dis qu'Antoine vit et se porte
bien, ou qu'il est ami de César, et non pas son esclave,
je verserai sur ta tête une pluie d'or et une grêle de
perles.
LE MESSAGER.—Madame, il se porte bien.
CLÉOPÂTRE.—C'est bien parlé.
LE MESSAGER.—Et il est ami de César.
CLÉOPÂTRE.—Tu es un brave homme.
LE MESSAGER.—César et lui sont plus amis que jamais.
CLÉOPÂTRE.—Tu feras ta fortune avec moi.
LE MESSAGER.—Mais cependant, madame...
CLÉOPÂTRE.—Je n'aime point ce mais cependant, il gâte
les bonnes nouvelles; j'abhorre ce mais qui précède
cependant. Mais cependant est comme un geôlier qui va
traîner après lui quelque monstrueux malfaiteur. De
grâce, ami, verse tout ce que tu portes dans mon oreille,
le bien et le mal à la fois... Il est ami de César, il est en
pleine santé, dis-tu? il est libre, dis-tu encore?
LE MESSAGER.—Libre, madame, non; je ne vous ai rien
dit de semblable. Il est lié à Octavie.
CLÉOPÂTRE.—Pour quel service?
LE MESSAGER.—Pour le meilleur service, celui du lit.
CLÉOPÂTRE.—Je pâlis, Charmiane.
LE MESSAGER.—Madame, il est marié à Octavie.
CLÉOPÂTRE.—Que la peste la plus contagieuse t'atteigne!
LE MESSAGER.—Madame, de la patience.
CLÉOPÂTRE.—Que dis-tu? Sors d'ici, horrible scélérat!
(Elle le frappe) ou avec mon pied je repousserai tes yeux
comme des billes; j'arracherai tous les cheveux de ta
tête. (Elle le maltraite.) Tu seras fouetté avec des verges de
fer trempées dans de l'eau salée; tes plaies, imprégnées
de saumure, seront cuisantes.
LE MESSAGER.—Gracieuse reine, je vous apporte ces
nouvelles, mais je n'ai pas fait le mariage.
CLÉOPÂTRE.—Dis que ce n'est pas vrai, et je te donnerai
une province; tu parviendras à la fortune la plus brillante.
Le coup que tu as reçu te fera pardonner de m'avoir
mise en fureur, et je t'accorderai, en outre, tout ce
que tu jugeras à propos de demander.
LE MESSAGER.—Il est marié, madame.
CLÉOPÂTRE.—Scélérat, tu as trop vécu.
(Elle tire un poignard.)
LE MESSAGER.—Ah! alors, je me sauve. Madame, que
prétendez-vous? Je ne suis coupable d'aucune faute.
CHARMIANE.—Madame, contenez-vous; cet homme est
innocent.
CLÉOPÂTRE.—Il est des innocents qui n'échappent pas à
la foudre!... Que l'Égypte s'ensevelisse dans le Nil, et que
toutes les créatures bienfaisantes se transforment en serpents!...
Rappelez cet esclave: malgré ma rage, je ne
le mordrai point; rappelez-le.
CHARMIANE.—Il a peur de revenir.
CLÉOPÂTRE.—Je ne le maltraiterai point: ces mains s'avilissent
en frappant un malheureux au-dessous de moi,
sans autre sujet que celui que je me suis donné moi-même.
Approche, mon ami. (Le messager revient.) Il n'y a
pas de crime; mais il y a toujours du danger à être porteur
de mauvaises nouvelles. Emprunte cent voix pour
un message agréable, mais laisse les nouvelles fâcheuses
s'annoncer elles-mêmes en se faisant sentir.
LE MESSAGER.—J'ai rempli mon devoir.
CLÉOPÂTRE.—Il est marié? Il ne m'est pas possible de te
haïr plus que je ne fais, si tu dis encore oui.
LE MESSAGER.—Il est marié, madame.
CLÉOPÂTRE.—Que les dieux te confondent! tu oses donc
persister?
LE MESSAGER.—Dois-je mentir, madame?
CLÉOPÂTRE.—Oh! je voudrais que tu m'eusses menti;
dût la moitié de mon Égypte être submergée et changée
en citerne pour les serpents écailleux! Va, va-t'en. Eusses-tu
la beauté de Narcisse, tu me paraîtrais hideux... Il
est marié?...
LE MESSAGER.—Je demande pardon à Votre Majesté.
CLÉOPÂTRE.—Il est marié?
LE MESSAGER.—Ne soyez point offensée de ce que je ne
voulais pas vous déplaire. Me punir, pour obéir à vos
ordres, ne me paraît pas juste. Il est marié à Octavie.
CLÉOPÂTRE.—Oh! pourquoi son crime fait-il de toi, à
mes yeux, un scélérat que tu n'es pas! Quoi! es-tu bien
sûr de ce que tu dis?... Va-t'en, la marchandise que tu
as apportée de Rome est trop chère pour moi. Qu'elle repose
sur ta tête, et qu'elle cause ta perte.
(Le messager sort.)
CHARMIANE.—Noble reine, de la patience.
CLÉOPÂTRE.—En louant Antoine, j'ai déprécié César.
CHARMIANE.—Bien, bien des fois, madame.
CLÉOPÂTRE.—J'en suis punie aujourd'hui. Qu'on m'emmène
de ce lieu. Je succombe. Oh! Iras, Charmiane.—N'importe.—Cher
Alexas, va trouver cet homme, dis-lui
de te rendre compte des traits d'Octavie, de son âge, de
ses inclinations; qu'il n'oublie pas de dire la couleur de
ses cheveux. Reviens promptement m'en instruire.
(Alexas sort.) Qu'il m'abandonne à jamais!—Mais non.—Charmiane,
quoique sous une face il m'offre les traits de
Gorgone, sous les autres il me parait un dieu Mars.—Recommande
à Alexas de me rapporter de quelle taille
elle est.—Aie pitié de moi, Charmiane; mais ne me parle
pas, conduis-moi à ma chambre.
(Elles sortent.)
SCÈNE VI
Les côtes d'Italie, près de Misène.
POMPÉE ET MÉNAS entrent d'un côté au son du tambour et des
trompettes; de l'autre, CÉSAR, ANTOINE, LÉPIDE, ÉNOBARBUS,
MÉCÈNE ET AGRIPPA paraissent avec leurs
soldats.
POMPÉE.—J'ai reçu vos otages, vous avez les miens,
et nous causerons avant de nous battre.
CÉSAR.—Il convient que nous commencions par conférer
ensemble, et c'est pourquoi nous vous avons envoyé
nos propositions par écrit. Si vous les avez examinées,
faites-nous savoir si elles enchaîneront votre épée mécontente,
et renverront en Sicile une foule de belle jeunesse,
qui autrement doit périr ici.
POMPÉE.—C'est à vous trois que je parle, vous les seuls
sénateurs de ce vaste univers et les illustres agents des
dieux.—Je ne vois pas pourquoi mon père manquerait
de vengeurs, puisqu'il laisse un fils et des amis; tandis
que Jules César, dont le fantôme apparut à Philippes au
vertueux Brutus, vous vit alors travailler pour lui. Quel
motif engagea le pâle Cassius à conspirer? Et ce Romain
vénéré de tous les hommes, le vertueux Brutus, quel
motif le porta, avec les autres guerriers de son parti,
amants de la belle liberté, à ensanglanter le Capitole? Ils
ne voulaient voir qu'un homme dans un homme, et rien
de plus. C'est le même motif qui m'a porté à équiper ma
flotte, dont le poids fait écumer l'Océan indigné; avec
elle, je veux châtier l'ingratitude que l'injuste Rome a
montrée à mon illustre père.
CÉSAR.—Prenez votre temps.
ANTOINE.—Pompée, tu ne peux nous intimider avec tes
vaisseaux. Nous te répondrons sur mer. Sur terre, tu sais
combien nos forces dépassent les tiennes.
POMPÉE.—Sur terre, en effet, tes biens dépassent les
miens, tu as la maison de mon père; mais puisque le
coucou prend le nid des autres oiseaux, reste-s-y tant que
tu pourras.
LÉPIDE.—Ayez la bonté de nous dire, car tout ceci s'éloigne
de la question présente, ce que vous décidez sur
les offres que nous vous avons envoyées?
CÉSAR.—Oui, voilà le point.
ANTOINE.—On ne te prie pas de consentir. C'est à toi
de peser les choses, et de voir quel parti tu dois embrasser.
CÉSAR.—Et quelles suites peut avoir l'envie de tenter
une plus grande fortune.
POMPÉE.—Vous m'offrez la Sicile et la Sardaigne, sous
la condition que je purgerai la mer des pirates, et que
j'enverrai du froment à Rome; ceci convenu, nous nous
séparerons avec nos épées sans brèche et nos boucliers
sans traces de combat?
CÉSAR, ANTOINE ET LÉPIDE.—C'est ce que nous offrons.
POMPÉE.—Sachez donc que je suis ici devant vous, en
homme disposé à accepter vos offres. Mais Marc-Antoine
m'a un peu impatienté. Quand je devrais perdre le prix
du bienfait en le rappelant, vous devez vous souvenir,
Antoine, que, lorsque César et votre frère étaient en
guerre, votre mère se réfugia en Sicile, et qu'elle y trouva
un accueil amical.
ANTOINE.—J'en suis instruit, Pompée, et je me préparais
à vous exprimer toute la reconnaissance que je vous
dois.
POMPÉE.—Donnez-moi votre main.—Je ne m'attendais
pas, seigneur, à vous rencontrer en ces lieux.
ANTOINE.—Les lits d'Orient sont bien doux! et je vous
dois des remerciements, car c'est vous qui m'avez fait revenir
ici plus tôt que je ne comptais, et j'y ai beaucoup
gagné.
CÉSAR.—Vous me paraissez changé depuis la dernière
fois que je vous ai vu.
POMPÉE.—Peut-être; je ne sais pas quelles marques la
fortune trace sur mon visage; mais elle ne pénétrera
jamais dans mon sein pour asservir mon coeur.
LÉPIDE.—Je suis bien satisfait de vous voir ici.
POMPÉE.—Je l'espère, Lépide.—Ainsi, nous voilà d'accord.
Je désire que notre traité soit mis par écrit et scellé
par nous.
CÉSAR.—C'est ce qu'il faut faire tout de suite.
POMPÉE.—Il faut nous fêter mutuellement avant de nous
séparer. Tirons au sort à qui commencera.
ANTOINE.—Moi, Pompée.
POMPÉE.—Non, Antoine, il faut que le sort en décide.
Mais, que vous soyez le premier ou le dernier, votre
fameuse cuisine égyptienne aura toujours la supériorité.
J'ai ouï dire que Jules César acquit de l'embonpoint dans
les banquets de cette contrée.
ANTOINE.—Vous avez ouï dire bien des choses.
POMPÉE.—Mon intention est innocente.
ANTOINE.—Et vos paroles aussi.
POMPÉE.—Voilà ce que j'ai ouï dire, et aussi qu'Appollodore
porta...
ÉNOBARBUS.—N'en parlons plus. Le fait est vrai.
POMPÉE.—Quoi, s'il vous plaît?
ÉNOBARBUS.—Une certaine reine à César dans un matelas.
POMPÉE.—Je te reconnais à présent. Comment te portes-tu,
guerrier?
ÉNOBARBUS.—Fort bien; et il y a apparence que je
continuerai, car j'aperçois à l'horizon quatre festins.
POMPÉE.—Donne-moi une poignée de main: je ne t'ai
jamais haï; je t'ai vu combattre, et tu m'as rendu jaloux
de ta valeur.
ÉNOBARBUS.—Moi, seigneur, je ne vous ai jamais beaucoup
aimé; mais j'ai fait votre éloge, quand vous méritiez
dix fois plus de louanges que je ne le disais.
POMPÉE.—Conserve ta franchise, elle te sied bien.—Je
vous invite tous à bord de ma galère. Voulez-vous me
précéder, seigneurs?
TOUS.—Montrez-nous le chemin.
POMPÉE.—Allons, venez.
(Pompée, César, Antoine, Lépide, les soldats et la suite sortent.)
MÉNAS, à part.—Ton père, Pompée, n'eût jamais fait ce
traité. (À Énobarbus.) Nous nous sommes connus, seigneur?
ÉNOBARBTUS.—Sur mer, je crois.
MÉNAS.—Oui, seigneur.
ÉNOBARBUS.—Vous avez fait des prouesses sur mer.
MÉNAS.—Et vous sur terre.
ÉNOBARBUS.—Je louerai toujours qui me louera. Mais
on ne peut nier mes exploits sur terre.
MÉNAS.—Ni mes exploits de mer non plus.
ÉNOBARBUS.—Oui, mais il y a quelque chose que vous
pouvez nier, pour votre sûreté.—Vous avez été un grand
voleur sur mer.
MÉNAS.—Et vous sur terre.
ÉNOBARBUS.—A ce titre, je nie mes services de terre.—Mais
donnez-moi votre main, Ménas: si nos yeux avaient
quelque autorité, ils pourraient surprendre deux voleurs
qui s'embrassent.
MÉNAS.—Le visage des hommes est sincère, quoi que
fassent leurs mains.
ÉNOBARBUS.—Mais il n'y eut jamais une belle femme
dont le visage fût sincère.
MÉNAS.—Ce n'est pas une calomnie: elles volent les
coeurs.
ÉNOBARBUS.—Nous sommes venus ici pour vous combattre.
MÉNAS.—Quant à moi, je suis fâché que cela soit changé
en débauche. Pompée, aujourd'hui, perd sa fortune en
riant.
ÉNOBARBUS.—Si cela est, il est sûr que ses larmes ne la
rappelleront pas.
MÉNAS.—Vous l'avez dit, seigneur.—Nous ne nous attendions
pas à trouver Marc-Antoine ici. Mais, je vous
prie, est-il marié à Cléopâtre?
ÉNOBARBUS.—La soeur de César se nomme Octavie.
MÉNAS.—Oui; elle était femme de Caïus Marcellus.
ÉNOBARBUS.—Mais elle est maintenant la femme de
Marc-Antoine.
MÉNAS.—Plaît-il, seigneur?
ÉNOBARBUS.—Rien de plus vrai.
MÉNAS.—Les voilà donc, César et lui, liés ensemble
pour jamais.
ÉNOBARBUS.—Si j'étais obligé de deviner le sort de cette
union, je ne prédirais pas ainsi.
MÉNAS.—Je présume que la politique a eu plus de part
que l'amour à cette alliance?
ÉNOBARBUS.—Je le crois comme vous. Vous verrez que
le noeud qui semble aujourd'hui resserrer leur amitié
étranglera l'affection. Octavie est d'une humeur chaste,
froide et tranquille.
MÉNAS. Qui ne voudrait que sa femme fût ainsi?
ÉNOBARBUS.—Celui qui n'a lui-même aucune de ces
qualités; c'est-à-dire Marc-Antoine. Il retournera à son
plat égyptien. Alors les soupirs d'Octavie enflammeront
la colère de César; et, comme je viens de le dire, ce qui
paraît faire la force de leur amitié, sera précisément la
cause de leur rupture. Antoine laissera toujours son
coeur où il l'a placé; il n'a épousé ici que les circonstances.
MÉNAS.—Cela pourrait bien être. Allons, seigneur,
voulez-vous venir à bord? j'ai une santé à vous faire
boire.
ÉNOBARBUS.—Je l'accepterai. Nous avons utilisé nos gosiers
en Égypte.
MÉNAS.—Allons, venez.
(Ils sortent.)
SCÈNE VII
A bord de la galère de Pompée, près de Messine.
SYMPHONIE. Entrent deux ou trois serviteurs avec un dessert.
PREMIER SERVITEUR.—C'est ici qu'ils se placeront, camarade.
La plante19 des pieds de quelques-uns ne tient
plus guère à la terre, le plus faible vent du monde les
renversera.
SECOND SERVITEUR.—Lépide est haut en couleur.
PREMIER SERVITEUR.—Ils lui ont fait boire les coups de
charité20.
SECOND SERVITEUR.—Quand ils se disent leurs vérités, il
leur crie: Allons, laissez cela, les réconcilie par ses prières,
et puis se réconcilie avec la liqueur.
PREMIER SERVITEUR.—Ce qui élève une guerre violente
entre lui et sa tempérance.
SECOND SERVITEUR.—Et voilà ce que c'est de mettre son
nom dans la compagnie des hommes supérieurs. J'aimerais
autant avoir dans mes mains un inutile roseau,
qu'une pertuisane que je ne pourrais soulever.
PREMIER SERVITEUR.—Être élevé dans une vaste sphère
pour s'y mouvoir sans y être vu, c'est n'avoir que les
cavités où les yeux devraient être; ce qui déforme cruellement
le visage.
(Les trompettes sonnent: arrivent Octave, Antoine,
Pompée, Lépide, Agrippa, Mécène, Énobarbus, Ménas
et autres capitaines.)
ANTOINE, à César.—Voilà comme ils font, seigneur; ils
mesurent la crue du Nil par certains degrés marqués sur
les pyramides: ils connaissent, par la hauteur plus ou
moins grande des eaux, si la disette ou l'abondance suivront.
Plus les eaux du Nil montent, plus il promet;
quand il se retire, le laboureur sème son grain sur le
limon et la vase, et bientôt les champs sont couverts
d'épis.
LÉPIDE.—Vous avez là de prodigieux serpents.
ANTOINE.—Oui, Lépide.
LÉPIDE.—Vos serpents d'Égypte naissent du limon par
l'opération de votre soleil: il en est de même de vos crocodiles?
ANTOINE.—Tout comme vous le dites.
POMPÉE.—Asseyons-nous, et qu'on apporte du vin. Une
santé à Lépide.
LÉPIDE.—Je ne suis pas aussi bien que je devrais être,
mais jamais je ne reculerai.
ÉNOBARBUS, à part.—Non, jusqu'à ce que vous ayez
dormi. Jusque-là, je crains bien que vous n'avanciez.
LÉPIDE.—Oui, j'ai entendu dire que les pyramides de
Ptolémée étaient bien belles. En vérité, je l'ai entendu
dire.
MÉNAS, à part, à Pompée.—Pompée, un mot....
POMPÉE.—Parle-moi à l'oreille. Que veux-tu?
MÉNAS, à part, à Pompée.—Levez-vous, mon général, je
vous en conjure, et daignez m'entendre.
POMPÉE.—Laisse-moi; tout à l'heure...—Cette coupe
pour Lépide.
LÉPIDE.—Quelle espèce d'animal est-ce que votre crocodile?
ANTOINE.—Il a la forme d'un crocodile; il est large de
toute sa largeur et haut de toute sa hauteur. Il se meut
avec ses propres organes; il vit de ce qui le nourrit; et
quand ses éléments se décomposent, la transmigration
s'opère.
LÉPIDE.—De quelle couleur est-il?
ANTOINE.—De sa couleur naturelle.
LÉPIDE.—C'est un étrange serpent!
ANTOINE.—Oui! et les pleurs qu'il verse sont humides.
CÉSAR.—Sera-t-il satisfait de cette description?
ANTOINE.—Il le sera de la santé que Pompée lui propose,
ou sinon c'est un véritable Épicure.
POMPÉE, à Menas.—Allons, va te faire pendre. Tu viens
me parler de cela? Va-t'en; fais ce que je te dis.—Où est
la coupe que j'ai demandée?
MÉNAS, à part.—Si, au nom de mes services, vous daignez
m'entendre, levez-vous de votre siége.
POMPÉE. (Il se lève, et se retire à l'écart.)—Je crois que tu
es fou. Qu'y a-t-il?
MÉNAS.—Pompée, j'ai toujours servi, chapeau bas, ta
fortune.
POMPÉE.—Tu m'as servi avec une grande fidélité. Qu'as-tu
encore à me dire?—Allons, seigneurs, de la gaieté.
ANTOINE.—Lépide, garde-toi de ces sables mouvants,
car tu t'enfonces.
MÉNAS, à Pompée. Veux-tu être le seul maître de l'univers?
POMPÉE.—Que veux-tu dire?
MÉNAS.—Encore une fois, veux-tu être le seul maître de
l'univers?
POMPÉE.—Comment cela se pourrait-il?
MÉNAS.—Consens-y seulement; et, quelque faible que
tu puisses me croire, je suis l'homme qui te fera don de
l'univers.
POMPÉE.—As-tu bien bu?
MÉNAS.—Non, Pompée; je me suis abstenu de boire.—Tu
es, si tu oses l'être, le Jupiter de la terre: tout ce que
l'Océan embrasse, tout ce que la voûte du ciel enferme
est à toi, si tu veux le saisir.
POMPÉE.—Montre-moi par quel moyen?
MÉNAS.—Ces trois maîtres du monde, ces rivaux sont
dans ton vaisseau: laisse-moi couper le câble, et, quand
nous serons en mer, leur trancher la tête, et tout est à
toi.
POMPÉE.—Ah! tu aurais dû le faire et non pas me le dire.
Ce serait en moi une trahison; de ta part, c'était un bon
service. Tu dois savoir que ce n'est pas mon intérêt qui
conduit mon honneur, mais mon honneur mon intérêt.
Repens-toi de ce que ta langue ait ainsi trahi ton projet.
Si tu l'avais exécuté à mon insu, j'aurais approuvé ensuite
l'action; mais à présent, je dois la condamner:
renonce à ton idée et va boire.
MÉNAS, à part.—Eh bien! moi, je ne veux plus suivre ta
fortune sur son déclin. Quiconque cherche l'occasion et
ne la saisit pas, lorsqu'elle s'offre une fois, ne la retrouvera
jamais.
POMPÉE.—A la santé de Lépide!
ANTOINE.—Qu'on le porte sur le rivage; je vous ferai
raison pour lui, Pompée.
ÉNOBARBUS, tenant une coupe.—A ta santé, Menas.
MÉNAS.—Bien volontiers, Énobarbus.
POMPÉE, à l'esclave.—Remplis, jusqu'à cacher les bords.
ÉNOBARBUS, montrant l'esclave qui emporte Lépide.—Voilà
un homme robuste, Ménas.
MÉNAS.—Pourquoi?
ÉNOBARBUS.—Il porte la troisième partie du monde, ne
vois-tu pas?
MÉNAS.—En ce cas, la troisième partie du monde est
ivre: je voudrais qu'il le fût tout entier, pour qu'il pût
aller sur des roulettes.
ÉNOBARBUS.—Allons, bois, et augmente les tours de
roues.
MÉNAS.—Allons.
POMPÉE, à Antoine.—Ce n'est pas encore là une fête d'Alexandrie.
ANTOINE.—Elle en approche bien.—Heurtons les coupes,
holà! à la santé de César.
CÉSAR.—Je voudrais bien refuser. C'est un terrible travail
pour moi que de laver mon cerveau, et il n'en devient
que plus trouble.
ANTOINE.—Soyez l'enfant de la circonstance.
CÉSAR.—Buvez, je vous en rendrai raison; mais j'aimerais
mieux jeûner de tout pendant quatre jours que
de tant boire en un seul.
ÉNOBARBUS, à-Antoine.—Eh bien! mon brave empereur,
danserons-nous à présent les bacchanales égyptiennes,
et célébrerons-nous notre orgie?
POMPÉE.—Volontiers, brave soldat.
ANTOINE.—Allons, entrelaçons nos mains jusqu'à ce
que le vin victorieux plonge nos sens dans le doux et
voluptueux Léthé.
ÉNOBARBUS.—Prenons-nous tous par la main. Faites
retentir à nos oreilles la plus bruyante musique. Moi, je
vais vous placer: ce jeune homme va chanter, chacun
répétera le refrain de toute la force de ses poumons.
(Musique. Énobarbus place les convives.)
Viens, monarque du vin,
Joufflu Bacchus à l'oeil enflammé:
Noyons nos soucis dans tes cuves,
Couronnons nos cheveux de tes grappes.
Verse-nous, jusqu'à ce que le monde tourne autour de nous:
Verse-nous jusqu'à ce que le monde tourne autour de nous.
CÉSAR.—Que voulez-vous de plus? Bonsoir, Pompée.
Mon bon frère, laissez-moi vous prier de partir. Nos
affaires sérieuses s'indignent de cette légèreté. Aimables
seigneurs, séparons-nous. Vous voyez comme nos joues
sont enflammées. Le vin a triomphé du robuste Énobarbus,
et ma langue entrecoupe tout ce qu'elle dit. Cette
folle débauche nous a tous vieillis, en quelque sorte.
Qu'est-il besoin de plus de paroles? Bonne nuit. Cher
Antoine, ta main.
POMPÉE.—Je vous mettrai à l'épreuve sur le rivage.
ANTOINE.—Vous nous y verrez, seigneur. Donnez-moi
votre main.
POMPÉE.—Oh! Antoine, tu possèdes la maison de mon
père!—Mais, n'importe: nous sommes amis. Allons,
descendez dans la chaloupe.
(Sortent Pompée, César, Antoine et leur suite.)
ÉNOBARBUS.—Prenez garde de tomber.—Ménas, je n'irai
point à terre.
MÉNAS.—Non, venez à ma cabine.—Ces tambours, ces
trompettes, ces flûtes!—comment donc! Que Neptune
entende le bruyant adieu que nous disons à ces grands
personnages; sonnez et soyez pendus, sonnez comme il
faut.
(Fanfares et tambours. Lépide et Octave s'embarquent.)
ÉNOBARBUS. Holà! voilà mon chapeau.
MÉNAS.—Ah! noble capitaine, venez.
(Ils sortent.)
FIN DU DEUXIÈME ACTE.
ACTE TROISIÈME
SCENE I
Une plaine en Syrie.
VENTIDIUS arrive en triomphe avec SILIUS et d'autres
Romains, officiers et soldats. On porte devant lui le corps de
Pacurus, fils d'Orodes, roi des Parthes.
VENTIDIUS.—Enfin, Parthes habiles à lancer le dard,
vous voilà frappés; et c'est moi que la fortune a voulu
choisir pour le vengeur de Crassus. Qu'on porte en tête
de l'armée le corps du jeune prince. Ton fils Pacorus,
Orodes, a payé la mort de Marcus Crassus!
SILIUS.—Noble Ventidius, tandis que ton épée fume encore
du sang des Parthes, poursuis les Parthes fugitifs:
pénètre dans la Médie, la Mésopotamie, dans tous les
asiles où fuient leurs soldats en déroute. Alors ton grand
général Antoine te fera monter sur un char de triomphe
et mettra des guirlandes sur la tête.
VENTIDIUS.—Oh! Silius, Silius, j'en ai fait assez. Souviens-toi
bien qu'un subalterne peut faire une action
trop éclatante; car, apprends ceci, Sinus, qu'il vaut
mieux laisser une entreprise inachevée que d'acquérir
par ses succès une renommée trop brillante, lorsque le
chef que nous servons est absent. César et Antoine ont
toujours remporté plus de victoires par leurs officiers
qu'en personne. Sossius, comme moi lieutenant d'Antoine
en Syrie, pour avoir accumulé trop de victoires,
qu'il remportait en quelques minutes, perdit la faveur
d'Antoine. Quiconque fait dans la guerre plus que son
général ne peut faire, devient le général de son général;
et l'ambition, vertu des guerriers, fait préférer une défaite
à une victoire qui ternit la renommée du chef. Je
pourrais faire davantage pour Antoine, mais je l'offenserais;
et son ressentiment détruirait tout le mérite de mes
services.
SILIUS.—Ventidius, tu possèdes ces qualités sans lesquelles
il n'y a presque point de différence entre un guerrier
et son épée. Tu écriras à Antoine?
VENTIDIUS.—Je vais lui mander humblement tout ce
que nous avons exécuté en son nom, mot magique dans
la guerre. Je lui dirai comment, avec ses étendards et
ses troupes bien payées, nous avons chassé du champ
de bataille et lassé la cavalerie parthe, jusqu'alors invaincue.
SILIUS.—Où est-il maintenant?
VENTIDIUS.—Il doit se rendre à Athènes. C'est là que
nous allons nous hâter de le rejoindre, autant que le permettra
le poids de tout ce que nous traînons après nous.
Allons, en marche... Que l'armée défile.
(Ils sortent.)
SCÈNE II
Rome.—Antichambre de la maison de César.
Entrent AGRIPPA ET ÉNOBARBUS qui se rencontrent.
AGRIPPA.—Quoi! nos frères se sont-ils déjà séparés?
ÉNOBARBUS.—Ils ont terminé avec Pompée, qui vient
de partir; et actuellement ils sont tous les trois à sceller
le traité. Octavie pleure de quitter Rome. César est triste
et Lépide, depuis le festin de Pompée, à ce que dit Ménas,
est attaqué de la maladie verte21.
AGRIPPA.—C'est un noble Romain que Lépide!
ÉNOBARBUS.—Un excellent homme. Oh! comme il aime
César!
AGRIPPA.—Oui, et avec quelle tendresse il adore Antoine!
ÉNOBARBUS.—César? mais c'est le Jupiter des hommes.
AGRIPPA.—Et Antoine? Le dieu de ce Jupiter?
ÉNOBARBUS, contrefaisant Lépide.—Vous parlez de César?
Comment, de ce sans pareil?
AGRIPPA.—O Antoine! ô oiseau d'Arabie22
ÉNOBARBUS.—Voulez-vous vanter César? dites César, et
restez-en là.
AGRIPPA.—Vraiment, il leur a appliqué à tous deux
d'excellentes louanges.
ÉNOBARBUS.—Mais c'est César qu'il aime le mieux: cependant
il aime Antoine. Oh! le coeur, la langue, les chiffres,
les scribes, les bardes, les poètes ne peuvent penser,
exprimer, peindre, écrire, chanter, calculer son amour
pour Antoine. Mais pour César: à genoux, à genoux, et
admirez.
AGRIPPA.—Il les aime tous deux.
ÉNOBARBUS.—Ils sont les ailes et lui l'escarbot; ainsi...
(Fanfares.) Mais voici le signal pour monter à cheval...
Adieu, noble Agrippa.
AGRIPPA.—Bonne fortune, brave soldat; adieu.
(Entrent Antoine, César, Lépide, Octavie.)
ANTOINE.—Seigneur, n'allez pas plus loin.
CÉSAR.—Vous m'enlevez la plus chère portion de moi-même.
Songez à me bien traiter dans sa personne.—Ma
soeur, soyez une épouse telle que ma pensée vous peint
à mes yeux, et que votre conduite justifie tout ce que je
garantirais de vous.—Noble Antoine, que ce modèle de
vertu, qui est placé entre nous comme le ciment de notre
amitié pour la soutenir, ne devienne jamais le bélier qui
en renverse l'édifice; car il aurait été plus aisé de nous
aimer sans ce nouveau lien, si nous ne le soignons pas
chacun de notre côté.
ANTOINE.—Ne m'offensez pas par votre défiance.
CÉSAR.—J'ai dit.
ANTOINE.—Quelque scrupuleux que vous soyez sur ce
point, vous ne trouverez pas le moindre sujet aux craintes
qui paraissent vous alarmer. Que les dieux vous gardent
et fassent obéir le coeur des Romains à vos desseins;
nous allons nous séparer ici.
CÉSAR.—Adieu, ma chère soeur: sois heureuse. Que
tous les éléments te soient propices et ne donnent à ton
esprit que des jouissances! Adieu.
OCTAVIE.—O mon noble frère!
ANTOINE.—Le mois d'avril est dans ses yeux; c'est le
printemps de l'amour, et ces larmes, la pluie qui favorise
son retour.—Consolez-vous.
OCTAVIE.—Seigneur, veillez sur la maison de mon
époux, et...
CÉSAR.—Quoi, ma soeur?
OCTAVIE.—Je vais vous le dire à l'oreille.
ANTOINE.—Sa langue refuse d'obéir à son coeur, et son
coeur ne peut exprimer ce qu'il sent à sa langue, comme
le duvet du cygne qui flotte sur l'onde à la marée haute,
sans incliner ni d'un côté ni de l'autre.
ÉNOBARBUS, à part, à Agrippa.—César pleurera-t-il?
AGRIPPA.—Il a un nuage sur le front.
ÉNOBARBUS.—Ce serait un mauvais signe s'il était un
cheval; à plus forte raison, étant un homme23.
AGRIPPA.—Pourquoi, Énobarbus? Antoine rugit presque
de douleur lorsqu'il vit Jules César mort, et à Philippes,
il pleura sur le corps de Brutus.
ÉNOBARBUS.—Cette année-là, il est vrai, il était incommodé
d'un rhume, il pleurait l'homme qu'il aurait de
bon coeur détruit lui-même. Crois à ses larmes jusqu'à ce
que tu m'aies vu pleurer aussi.
CÉSAR.—Non, chère Octavie, vous recevrez encore des
nouvelles de votre frère; jamais le temps ne vous fera
oublier de moi.
ANTOINE.—Allons, seigneur, allons; je disputerai avec
vous de tendresse pour elle. Je vous embrasse ici, et je
vous quitte en vous recommandant aux dieux.
CÉSAR.—Adieu, soyez heureux.
LÉPIDE.—Que tous les astres du firmament éclairent
votre route!
CÉSAR embrasse sa soeur.—Adieu, adieu!
ANTOINE.—Adieu!
(Ils partent au son des trompettes.)
SCÈNE III
Alexandrie.—Appartement du palais.
Entrent CLÉOPÂTRE, CHARMIANE, IRAS, ALEXAS.
CLÉOPÂTRE.—Où est ce messager?
ALEXAS.—Il a un peu peur de paraître devant vous.
CLÉOPÂTRE.—Qu'il vienne, qu'il vienne... (Le messager
parait.) Approche.
ALEXAS.—Grande reine, Hérode de Judée n'oserait lever
les yeux sur Votre Majesté que lorsque vous êtes satisfaite.
CLÉOPÂTRE.—Je veux un jour avoir la tête de cet Hérode;
mais quoi! depuis qu'Antoine est parti, qui pourrais-je
charger de me l'apporter?—Approche-toi.
LE MESSAGER.—Très-gracieuse reine...
CLÉOPÂTRE.—As-tu vu Octavie?
LE MESSAGER.—Oui, redoutable reine.
CLÉOPÂTRE.—Où?
LE MESSAGER.—A Rome, madame. Je l'ai regardée en
face, et je l'ai vue marcher entre son frère et Marc-Antoine.
CLÉOPÂTRE.—Est-elle aussi grande que moi24?
LE MESSAGER.—Non, madame.
CLÉOPÂTRE.—L'as-tu entendue parler? A-t-elle la voix
aiguë ou basse?
LE MESSAGER.—Madame, je l'ai entendue parler; elle a
la voix basse.
CLÉOPÂTRE.—Ce son de voix n'est pas si agréable! il ne
peut l'aimer longtemps.
CHARMIANE.—L'aimer? Oh! par Isis, cela est impossible.
CLÉOPÂTRE.—Je le crois, Charmiane. Une langue épaisse
et une taille de naine.—Quelle majesté a-t-elle dans sa
démarche? Souviens-t'en, si tu as jamais vu de la majesté.
LE MESSAGER.—Elle se traîne: qu'elle marche ou qu'elle
s'arrête, c'est la même chose; elle a un corps, mais sans
vie; c'est une statue, plutôt qu'une créature qui respire.
CLÉOPÂTRE.—En es-tu bien sûr?
LE MESSAGER.—Oui, ou je ne m'y connais pas.
CHARMIANE.—Il n'y a pas trois hommes en Égypte plus
en état que lui d'en juger.
CLÉOPÂTRE.—Il est plein d'intelligence, je m'en aperçois.—Il
n'y a encore rien en elle.—Cet homme a un bon
jugement.
CHARMIANE.—Excellent.
CLÉOPÂTRE.—Devine son âge, je te prie?
LE MESSAGER.—Madame, elle était veuve.
CLÉOPÂTRE.—Veuve? Tu l'entends, Charmiane.
LE MESSAGER.—Et je pense qu'elle a trente ans.
CLÉOPÂTRE.—As-tu son visage dans ta mémoire? Est-il
long ou rond?
LE MESSAGER.—Rond à l'excès.
CLÉOPÂTRE.—Des femmes qui ont ce visage, la plupart
n'ont aucun esprit.—Ses cheveux, quelle est leur couleur?
LE MESSAGER.—Bruns, madame; et son front est aussi
bas qu'il soit possible de le désirer.
CLÉOPÂTRE.—Tiens, prends cet or. Il ne faut pas t'offenser
de mes premières vivacités. Je veux t'employer;
je te trouve très-propre aux affaires; va te préparer à partir;
nos lettres sont prêtes.
CHARMIANE.—Un homme de sens.
CLÉOPÂTRE.—Oui, en vérité; je me repens bien de l'avoir
ainsi maltraité.—Eh bien! il me semble, d'après ce
qu'il en dit, que cette créature n'est pas grand'chose.
CHARMIANE.—Rien du tout, madame.
CLÉOPÂTRE.—Cet homme a vu parfois de la majesté et
doit s'y connaître.
CHARMIANE.—S'il en a vu? Bonne Isis! Lui qui a été si
longtemps à votre service?
CLÉOPÂTRE.—J'aurais encore une question à lui faire,
chère Charmiane; mais peu importe: tu me l'amèneras
là où j'écrirai. Je crois que tout ira bien.
CHARMIANE.—J'en réponds, madame.
(Elles sortent.)
SCÈNE IV
Athènes.—Appartement de la maison d'Antoine.
Entrent ANTOINE, OCTAVIE.
ANTOINE.—Non, non, Octavie, j'excuserais ce tort-là et
mille autres de ce genre; mais il a rallumé la guerre
contre Pompée, il a fait son testament et l'a rendu public.
Il a parlé de moi avec dédain; et, lors même qu'il
ne pouvait s'empêcher de me rendre un témoignage honorable,
c'était avec froideur et dégoût; il m'a fait bien
petite mesure. Toutes les fois qu'on a ouvert sur mon
compte une opinion favorable, il a fait la sourde oreille,
ou ne s'est expliqué que du bout des dents.
OCTAVIE.—Ah! mon cher seigneur, ne croyez pas tout;
ou, si vous croyez tout, ne vous offensez pas de tout.
S'il faut que cette rupture arrive, jamais femme plus
malheureuse que moi ne se trouva, entre les partis, obligée
de prier pour tous deux. Les dieux se moqueront
désormais de mes prières, lorsque je leur dirai: Ah!
protégez mon seigneur et mon époux! et que, démentant
aussitôt cette prière, je leur crierai de la même voix: Ah!
protégez mon frère! La victoire pour mon époux, la victoire
pour mon frère! Je prierai et je contredirai ma prière.
Point de milieu entre ces deux extrémités.
ANTOINE.—Douce Octavie, que votre amour préfère
celui qui se montrera plus jaloux de le conserver. Si je
perds mon honneur, je me perds moi-même. Il vaudrait
mieux que je ne fusse pas à vous, que d'être à vous sans
honneur. Mais, comme vous l'avez demandé, vous pouvez
être médiatrice entre nous deux. Pendant ce temps,
je vais faire des préparatifs de guerre capables d'arrêter
votre frère. Faites toute la diligence que vous voudrez,
vos désirs sont accomplis.
OCTAVIE.—J'en rends grâce à mon seigneur.—Que le
tout-puissant Jupiter fasse de moi, femme faible, bien
faible, votre réconciliatrice! La guerre entre vous deux,
c'est comme si le globe s'entr'ouvrait et qu'il fallût combler
le gouffre avec des cadavres.
ANTOINE.—Dès que vous reconnaîtrez où commencent
ces maux, tournez de ce côté votre déplaisir; car nos
fautes ne peuvent jamais être si égales, que votre amour
puisse se diriger également des deux côtés. Disposez tout
pour votre départ; nommez ceux qui doivent vous accompagner,
et faites toutes les dépenses que vous voudrez.
(Ils se séparent.)
SCÈNE V
Athènes: un autre appartement de la maison d'Antoine.
ÉNOBARBUS ET ÉROS se rencontrent.
ÉNOBARBUS.—Eh bien! ami Éros?
ÉROS.—Il y a d'étranges nouvelles, seigneur.
ÉNOBARBUS.—Quoi donc?
ÉROS.—César et Lépide ont fait la guerre à Pompée.
ÉNOBARBUS.—Ceci est vieux; qu'elle en a été l'issue?
ÉROS.—César, après avoir profité des services de Lépide
dans la guerre contre Pompée, lui a refusé ensuite l'égalité
du rang, n'a pas voulu qu'il partageât la gloire du
combat, et, ne s'arrêtant pas là, il l'accuse d'avoir entretenu
auparavant une correspondance avec Pompée. Sur sa
propre accusation, il a fait arrêter Lépide. Ainsi, voilà le
pauvre triumvir à bas, jusqu'à ce que la mort élargisse
sa prison.
ÉNOBARBUS.—Alors, ô univers, de trois loups, tu n'en
as plus que deux; jette au milieu d'eux toute la nourriture
que tu possèdes, et ils se dévoreront l'un l'autre.—Où
est Antoine?
ÉROS.—Il se promène dans les jardins,—comme ceci—et
il foule aux pieds les joncs qu'il rencontre devant lui,
en s'écriant: O imbécile Lépide! Et il menace la tête de
son officier, celui qui a assassiné Pompée.
ÉNOBARBUS.—Notre belle flotte est équipée.
ÉROS.—Elle est destinée pour l'Italie et contre César.
D'autres nouvelles: Dominus.... Mais Antoine vous attend.
J'aurais pu vous dire mes nouvelles plus tard.
ÉNOBARBUS.—Ce sera peu de chose; mais n'importe.
Conduis-moi près d'Antoine.
ÉROS.—Venez, seigneur.
(Ils sortent.)
SCÈNE VI
Rome.—Appartement de César.
CÉSAR, AGRIPPA, MÉCÈNE.
CÉSAR.—Au mépris de Rome, il a fait tout ceci, et plus
encore dans Alexandrie; et voilà comment, dans la place
publique, Cléopâtre et lui se sont assis publiquement sur
des trônes d'or, dans une tribune d'argent; à leurs pieds
était placé le jeune Césarion, qu'ils appellent le fils de
mon père avec tous les enfants illégitimes issus depuis
lors de leurs débauches. Antoine a fait don de l'Égypte à
Cléopâtre, il l'a proclamée reine absolue de la basse Syrie,
de l'île de Chypre et de la Libye.
MÉCÈNE.—Quoi! aux yeux du public?
CÉSAR.—Au milieu même de la grande place, où le
peuple fait tous ses exercices. C'est là qu'il a proclamé
ses fils rois des rois; il a donné à Alexandre la vaste Médie,
le pays des Parthes et l'Arménie; il a assigné à Ptolémée
la Syrie, la Cilicie et la Phénicie. Cléopâtre, ce
jour-là, a paru en public vêtue comme la déesse Isis, et
souvent auparavant elle avait, dit-on, donné ses audiences
dans cet appareil.
MÉCÈNE.—Il faut que Rome soit instruite de toutes ces
choses.
AGRIPPA.—Rome, déjà lassée de son insolence, lui retirera
sa bonne opinion.
CÉSAR.—Le peuple en est instruit, et cependant il vient
de recevoir les accusations d'Antoine!
AGRIPPA.—Qui donc accuse-t-il!
CÉSAR.—César. Il se plaint de ce qu'ayant dépouillé
Sextus Pompée de la Sicile, je l'ai frustré de sa part de
cette île; et il dit ensuite m'avoir prêté quelques vaisseaux
qui ne lui ont pas été rendus. Enfin, il se montre
indigné de ce que Lépide a été déposé du triumvirat, et
de ce qu'une fois déposé j'ai retenu tous ses revenus.
AGRIPPA.—Seigneur, il faut lui répondre.
CÉSAR.—C'est déjà fait, et le messager est parti. Je lui
mande que Lépide était devenu trop cruel, qu'il abusait
de son autorité, et qu'il a mérité d'être déposé. Quant à
mes conquêtes, je lui en accorde une portion; mais, en
retour, je lui demande ma part de l'Arménie et des autres
royaumes qu'il a conquis.
MÉCÈNE.—Jamais il ne vous la cédera.
CÉSAR.—Alors, je ne dois pas lui céder, moi, ce qu'il
demande.
(Entre Octavie.)
OCTAVIE.—Salut, César, monseigneur, salut, mon cher
César.
CÉSAR.—Que je sois obligé de t'appeler une femme répudiée!
OCTAVIE.—Vous ne m'avez pas appelée ainsi, et vous
n'en avez pas sujet.
CÉSAR.—Pourquoi donc venez-vous me surprendre
ainsi? Vous ne revenez point comme la soeur de César:
l'épouse d'Antoine devrait être précédée d'une armée,
son approche devait être annoncée par les hennissements
des chevaux, longtemps avant qu'elle parût; les arbres
de la route auraient dû être chargés de peuple, impatient
et fatigué d'attendre votre passage désiré; il fallait que la
poussière élevée sous les pas de votre nombreux cortège
montât jusqu'à la voûte des cieux. Mais vous êtes venue
à Rome comme une vendeuse de marché: vous avez
prévenu les démonstrations de notre amitié, ce sentiment
qui s'éteint souvent si on néglige de le témoigner. Nous
aurions été à votre rencontre par mer et par terre, et
à chaque pas nous aurions redoublé d'éclat.
OCTAVIE.—Mon bon frère, rien ne me forçait à revenir
ainsi: je n'ai fait que suivre mon libre penchant. Mon
époux, Marc-Antoine, ayant appris que vous vous prépariez
à la guerre, a affligé mon oreille de cette fâcheuse
nouvelle; et moi aussitôt je l'ai prié de m'accorder la liberté
de revenir vers vous.
CÉSAR.—Ce qu'il vous a accordé sans peine: vous étiez
un obstacle à ses débauches.
OCTAVIE.—N'en jugez pas ainsi, seigneur.
CÉSAR.—J'ai les yeux sur lui, et les vents m'apportent
des nouvelles de toutes ses démarches. Où est-il maintenant?
OCTAVIE.—A Athènes, seigneur.
CÉSAR.—Non, ma soeur, trop indignement outragée,
Cléopâtre, d'un coup d'oeil, l'a rappelé à ses pieds. Il a
abandonné son empire à une prostituée, et maintenant
ils s'occupent tous deux à soulever contre moi tous les
rois de la terre. Il a rassemblé Bocchus, roi de Libye;
Archélaüs, roi de Cappadoce; Philadelphe, roi de Paphlagonie;
le roi de Thrace, Adellas; Malchus, roi d'Arabie;
le roi de Pont; Hérode, de Judée; Mithridate, roi de
Comagène; Polémon et Amintas, rois des Mèdes et de
Lycaonie; et encore une foule d'autres sceptres!
OCTAVIE.—Hélas! que je suis malheureuse d'avoir le
coeur partagé entre deux hommes que j'aime et qui se
haïssent!
CÉSAR.—Soyez ici la bienvenue. Vos lettres ont retardé
longtemps notre rupture: jusqu'à ce que je me sois
aperçu à quel point vous étiez abusée, et combien une
plus longue négligence devenait dangereuse pour moi.
Consolez-vous; ne vous agitez pas des circonstances qui
amènent sur votre bonheur ces terribles nécessités, et
laissez les invariables décrets du destin suivre leur cours,
sans vous répandre en gémissements. Rome vous reçoit
avec joie: rien ne m'est plus cher que vous. Vous avez
été trompée au delà de tout ce qu'on peut imaginer, et
les puissants dieux, pour vous faire justice, ont choisi
pour ministres de leur vengeance, votre frère et ceux
qui vous aiment. Vous êtes la plus douce de nos consolations,
et toujours la bienvenue auprès de nous.
AGRIPPA.—Soyez la bienvenue, madame.
MÉCÈNE.—Soyez la bienvenue, chère dame; tous les
coeurs, dans Rome, vous aiment et vous plaignent. L'adultère
Antoine, sans frein dans ses désordres, est le seul
qui vous rejette pour livrer sa puissance à une prostituée
qui la tourne avec bruit contre nous.
OCTAVIE.—Est-il bien vrai, seigneur?
CÉSAR.—Rien n'est plus certain, vous êtes la bienvenue,
ma soeur; je vous prie, ne perdez pas patience, ma
chère soeur!
(Ils sortent.)
SCÈNE VII
Le camp d'Antoine près du promontoire d'Actium.
Entrent CLÉOPÂTRE, ÉNOBARBUS.
CLÉOPÂTRE.—Je m'acquitterai envers toi, n'en doute
pas.
ÉNOBARBUS.—Mais pourquoi? pourquoi? pourquoi?
CLÉOPÂTRE.—Tu t'es opposé à ce que j'assistasse à cette
guerre, en disant que ce n'était pas convenable.
ÉNOBARBUS.—Eh bien! est-ce convenable, dites-moi?
CLÉOPÂTRE.—Pourquoi pas? La guerre est déclarée
contre moi, pourquoi n'y serais-je pas en personne?
ÉNOBARBUS.—Je sais bien ce que je pourrais répondre:
si nous nous servions en même temps de chevaux et de
cavales, les chevaux seraient absolument superflus, car
chaque cavale porterait un soldat et son cheval.
CLÉOPÂTRE.—Que murmures-tu là?
ÉNOBARBUS.—Votre présence doit nécessairement embarrasser
Antoine: elle prendra de son coeur, de sa tête,
de son temps, ce dont il n'a rien à perdre en cette circonstance.
On le raille déjà sur sa légèreté, et l'on dit
dans Rome que c'est l'eunuque Photin et vos femmes qui
dirigent cette guerre.
CLÉOPÂTRE.—Que Rome s'abîme! et périssent toutes
les langues qui parlent contre nous! Je porte ma part du
fardeau dans cette guerre, et, comme souveraine de mes
États, je dois y remplir le rôle d'un homme. N'objecte
plus rien, je ne resterai pas en arrière.
ÉNOBARBUS.—Je me tais, madame.—Voici l'empereur.
(Entrent Antoine et Canidius.)
ANTOINE.—Ne te parait-il pas étrange, Canidius, que
César ait pu, de Tarente et de Brindes, traverser si rapidement
la mer d'Ionie et emporter Toryne?—Vous l'avez
appris, mon coeur?
CLÉOPÂTRE.—La diligence n'est jamais plus admirée
que par les paresseux.
ANTOINE.—Bonne satire de notre indolence, et qui ferait
honneur au plus brave guerrier.—Canidius, nous
le combattrons sur mer.
CLÉOPÂTRE.—Oui, sur mer, sans doute.
CANIDIUS.—Pourquoi mon général a-t-il ce projet?
ANTOINE.—Parce qu'il nous en a défié.
ÉNOBARBUS.—Mon seigneur l'a aussi défié en combat
singulier?
CANIDIUS.—Oui, et vous lui avez offert le combat à
Pharsale, où César vainquit Pompée; mais toutes les propositions
qui ne servent pas à son avantage, il les rejette.
Vous devriez en faire autant.
ÉNOBARBUS.—Vos vaisseaux sont mal équipés, vos matelots
ne sont que des muletiers, des moissonneurs, des
gens levés à la hâte et par contrainte. La flotte de César
est montée par des marins qui ont souvent combattu
Pompée: leurs vaisseaux sont légers, les vôtres sont
pesants; il n'y a pour vous aucun déshonneur à refuser
le combat sur mer, puisque vous êtes prêt à l'attaquer
sur terre.
ANTOINE.—Sur mer, sur mer.
ÉNOBARBUS.—Mon digne seigneur, vous perdez par là
toute la supériorité que vous avez sur terre: vous démembrez
votre armée, qui, en grande partie, est composée
d'une infanterie aguerrie; vous laissez sans emploi
votre habileté si justement renommée; vous abandonnez
le parti qui vous promet un succès assuré: vous vous
exposez au simple caprice du hasard.
ANTOINE.—Je veux combattre sur mer.
CLÉOPÂTRE.—J'ai soixante vaisseaux; César n'en a pas
de meilleurs.
ANTOINE.—Nous brûlerons le surplus de notre flotte;
et avec les autres vaisseaux bien équipés, nous battrons
César, s'il ose avancer vers le promontoire d'Actium. Si
la fortune nous trahit, nous pourrons alors prendre
notre revanche sur terre. (A un messager qui arrive.) Ton
message?
LE MESSAGER.—Les nouvelles sont vraies, seigneur,
César est signalé; il a pris Toryne.
ANTOINE.—Peut-il y être en personne? Cela est impossible;
il est même étrange que son armée y soit arrivée.
Canidius, tu commanderas sur terre nos dix-neuf légions
et nos douze mille chevaux; nous, nous allons à notre
flotte. Partons, ma Thétis. (Un soldat paraît.) Que veux-tu,
brave soldat?
LE SOLDAT.—O noble empereur, ne combattez point
sur mer; ne vous fiez pas à des planches pourries. Est-ce
que vous vous défiez de cette épée et de ces blessures?
Laissez aux Égyptiens et aux Phéniciens l'art de nager
comme les oisons: nous, Romains, nous avons l'habitude
de vaincre sur terre, et en combattant de pied
ferme.
ANTOINE.—Allons, allons, partons.
(Antoine, Cléopâtre, Énobarbus sortent.)
LE SOLDAT.—Par Hercule, je crois que j'ai raison.
CANIDIUS.—Oui, soldat; mais Antoine ne se repose plus
sur ce qui fait sa force. C'est ainsi que notre chef se
laisse mener, et nous sommes les soldats de ces femmes.
LE SOLDAT.—Vous gardez à terre les légions et toute la
cavalerie, n'est-ce pas?
CANIDIUS.—Marcus Octavius, Marcus Justéius, Publicola
et Caelius sont pour la mer; mais nous restons tranquilles
à terre.—Cette diligence de César passe toute croyance.
LE SOLDAT.—Pendant qu'il était encore à Rome, son armée
marchait par légers détachements, qui ont trompé
tous les espions.
CANIDIUS.—Quel est son lieutenant, le sais-tu?
LE SOLDAT.—On dit que c'est un certain Taurus.
CANIDIUS.—Oh! je connais l'homme!
(Un messager arrive.)
LE MESSAGER.—L'empereur demande Canidius.
CANIDIUS.—Le temps est gros d'évènements, et en enfante
à chaque minute.
(Ils sortent.)
SCÈNE VIII
Une plaine près d'Actium.
Entrent CÉSAR, TAURUS, officiers et autres.
CÉSAR.—Taurus!
TAURUS.—Seigneur!
CÉSAR.—N'agis point sur terre; reste tranquille, et ne
provoque pas le combat que l'affaire ne soit décidée sur
mer: ne dépasse pas les ordres de ce parchemin, notre
fortune en dépend.
(Ils sortent.)
(Entrent Antoine et Énobarbus.)
ANTOINE.—Plaçons nos escadrons de ce côté de la montagne,
en face de l'armée de César; de ce poste, nous
pourrons découvrir le nombre de ses vaisseaux et agir
en conséquence.
(Ils sortent.)
(Canidius traverse le théâtre d'un côté avec son armée
de terre, et Taurus, lieutenant de César, passe de l'autre
côté, dès qu'ils ont disparu on entend le bruit d'un
combat naval.)
ÉNOBARBUS rentre.—Tout est perdu! tout est perdu! Je
n'en puis voir davantage. L'Antoniade25, le vaisseau amiral
de la flotte égyptienne tourne son gouvernail et fuit
avec les soixante autres vaisseaux. Ce spectacle a foudroyé
mes yeux.
(Entre Scarus.)
SCARUS.—Dieux et déesses, et tout ce qu'il y a de puissances
dans l'Olympe!
ÉNOBARBUS.—Quel est ce transport?
SCARUS.—La plus belle part de l'univers est perdue par
pure ignorance. Nous avons perdu royaumes et provinces
pour des baisers.
ÉNOBARBUS.—Où en est le combat?
SCARUS.—De notre côté, comme la peste lorsqu'on a vu
les boutons et que la mort est certaine. Cette infâme
prostituée d'Égypte, que la lèpre saisisse, au fort de l'action,
lorsque les avantages semblaient jumeaux, tous
deux semblables, et que nous semblions même être
l'aîné, je ne sais quel taon26 la pique comme une génisse
au mois de juin, mais elle fait hausser les voiles et fuit.
ÉNOBARBUS.—J'en ai été témoin; mes yeux, rendus
malades par ce spectacle, n'ont pu en soutenir plus longtemps
la vue.
SCARUS.—À peine a-t-elle cinglé, en s'enfuyant, qu'Antoine,
noble victime de ses enchantements, déploie les
ailes de son vaisseau, et, comme un insensé, abandonne
le combat au fort de la mêlée, et fuit sur ses traces. Je
n'ai jamais vu d'action si honteuse. Jamais l'expérience,
la bravoure et l'honneur ne se sont aussi indignement
trahis.
ÉNOBARBUS.—Hélas! hélas!
CANIDIUS arrive.—Notre fortune sur mer est aux abois
et s'abîme de la manière la plus lamentable. Si notre général
s'était souvenu de ce qu'il fut jadis, tout allait à
merveille. Oh! il nous a donné bien lâchement l'exemple
de la fuite!
ÉNOBARBUS, à part.—Oui. Ah! en êtes vous là? En ce
cas, bonsoir; adieu.
CANIDIUS.—Ils fuient vers le Péloponèse.
SCARUS.—Cela est aisé; et j'irai aussi attendre là l'événement.
CANIDIUS.—Je vais me rendre à César avec mes légions
et ma cavalerie; déjà six rois m'ont donné l'exemple de
la soumission.
ÉNOBARBUS.—Je veux suivre encore la fortune chancelante
d'Antoine, quoique la prudence me conseille le
contraire.
(Ils sortent par différents côtés.)
SCÈNE IX
Alexandrie.—Appartement du palais.
ANTOINE et sa suite.
ANTOINE.—Écoutez, la terre me défend de la fouler plus
longtemps. Elle a honte de me porter! Approchez, mes
amis; je me suis si fort attardé27 dans le monde que j'ai
perdu ma route pour jamais.—Il me reste un vaisseau
chargé d'or, prenez-le; partagez-le entre vous. Fuyez, et
allez faire votre paix avec César.
TOUS.—Fuir? Non, pas nous.
ANTOINE.—J'ai bien fui moi-même, et j'ai appris aux
lâches à se sauver et à montrer leur dos à l'ennemi.
Amis, quittez-moi; je suis décidé à suivre une voie
dans laquelle je n'ai aucun besoin de vous. Allez. Mon
trésor est dans le port; prenez-le.—Oh! j'ai suivi celle
que je rougis maintenant d'envisager! Mes cheveux eux-mêmes
se révoltent, car mes cheveux blancs reprochent
aux cheveux bruns leur imprudence, et ceux-ci reprochent
aux autres leur lâcheté et leur folie.—Mes amis,
quittez-moi; je vous donnerai des lettres pour quelques
amis, qui vous faciliteront l'accès auprès de César. Je vous
en conjure, ne vous affligez point: ne me parlez pas de
votre répugnance, suivez le conseil que mon désespoir
vous donne bien haut; abandonnez ceux qui s'abandonnent
eux-mêmes. Descendez tout droit au rivage. Je vais
dans un instant vous mettre en possession de ce trésor
et de ce vaisseau.—Laissez-moi, je vous prie, un moment.—Je
vous en conjure, laissez-moi; je vous en prie,
car j'ai perdu le droit de vous commander. Je vous rejoindrai
tout à l'heure.
(Il s'assied.)
(Entrent Éros, et Cléopâtre soutenue par Charmiane et Iras.)
ÉROS.—Oui, madame, approchez-vous; venez, consolez-le.
IRAS.—Consolez-le, chère reine.
CHAHMIANE.—Le consoler! Oui, sans doute.
CLÉOPÂTRE.—- Laissez-moi m'asseoir. O Junon!
ANTOINE.—Non, non, non, non.
ÉROS.—La voyez-vous, seigneur?
ANTOINE, détournant les yeux.—Oh! loin de moi, loin,
loin!
CHARMIANE.—Madame....
IRAS.—Madame, chère souveraine....
ÉROS.—Seigneur, seigneur!
ANTOINE.—Oui, mon seigneur, oui, vraiment.—Il portait
à Philippes son épée dans le fourreau, comme un
danseur, tandis que je frappais le vieux et maigre Cassius,
et ce fut moi qui donnai la mort au frénétique Brutus28.
Lui, il n'agissait que par des lieutenants et n'avait
aucune expérience des grands exploits de la guerre; et
aujourd'hui...—N'importe.
CLÉOPÂTRE.—Ah! restez-là.
ÉROS.—La reine, seigneur, la reine!
IRAS.—Avancez vers lui, madame. Parlez-lui. Il est
hors de lui, il est accablé par la honte.
CLÉOPÂTRE.—Allons, soutenez-moi donc.—Oh!
ÉROS.—Noble seigneur, levez-vous: la reine s'approche;
sa tête est penchée et la mort va la saisir; mais
vous pouvez la consoler et la rappeler à la vie.
ANTOINE.—J'ai porté un coup mortel à ma réputation!
le coup le plus lâche....
ÉROS.—Seigneur, la reine...
ANTOINE.—O Égyptienne, où m'as-tu conduit? Vois, je
cherche à dérober mon ignominie à tes yeux, en jetant
mes regards en arrière, sur ce que j'ai laissé derrière
moi, plongé dans le déshonneur.
CLÉOPÂTRE.—Ah! seigneur, seigneur, pardonnez à mes
timides vaisseaux; j'étais loin de prévoir que vous me
suivriez.
ANTOINE.—Égyptienne, tu savais trop bien que mon
coeur était attaché au gouvernail de ton vaisseau, et que
tu me traînerais à la remorque. Tu connaissais ton empire
absolu sur mon âme, et tu savais qu'un signe de toi
m'eût fait désobéir aux ordres des dieux mêmes.
CLÉOPÂTRE.—Oh! pardonne-moi!
ANTOINE.—Maintenant il faut que j'envoie d'humbles
propositions à ce jeune homme. Il faut que je supplie,
que je rampe dans tous les détours de l'humiliation; moi
qui gouvernais, en me jouant, la moitié de l'univers,
qui créais et anéantissais, à mon gré, les fortunes! Tu
savais trop à quel point tu avais asservi mon âme, et que
mon épée, affaiblie par ma passion, lui obéirait toujours.
CLÉOPÂTRE.—Oh! pardon.
ANTOINE.—Ah! ne pleure pas; une seule de tes larmes
vaut tout ce que j'ai jamais pu gagner ou perdre: donne-moi
un baiser, il me paye de tout.—Nous avons envoyé
notre maître d'école29.—Est-il de retour?—Ma bien-airnée,
je me sens abattu. Un peu de vin là-dedans et quelques
aliments.—La fortune sait que plus elle me menace, et
plus je la brave.
SCÈNE X
Le camp de César en Égypte.
CÉSAR, AGRIPPA, DOLABELLA, THYRÉUS, suite.
CÉSAR.—Qu'on fasse entrer l'envoyé d'Antoine. Le connaissez-vous?
DOLABELLA.—César, c'est son maître d'école; preuve
qu'il est bien déplumé, puisqu'il envoie ici une si petite
plume de son aile, lui qui avait tant de rois pour messagers,
il n'y a que quelques mois.
(Entre Euphronius.)
CÉSAR.—Approche et parle.
EUPHRONIUS.—Tel que je suis, je viens de la part d'Antoine;
j'étais, il n'y a pas longtemps, aussi petit dans ses
desseins que la goutte de rosée sur une feuille de myrte
en comparaison de l'Océan.
CÉSAR.—Soit; remplis ta commission.
EUPHRONIUS.—Il salue en toi le maître de sa destinée
et demande à vivre en Égypte. Si tu refuses, il abaisse
ses prétentions et te prie de le laisser respirer entre la
terre et le ciel, en simple citoyen, dans Athènes. Voilà
pour ce qui le regarde.—Quant à Cléopâtre, elle rend
hommage à ta grandeur; elle se soumet à ta puissance
et te demande, pour ses enfants, le diadème des Ptolémées,
qui maintenant est assujetti à ta volonté suprême.
CÉSAR.—Pour Antoine, je n'écoute point sa requête.—Quant
à la reine, je ne lui refuse point ni de l'entendre,
ni de la satisfaire; mais c'est à condition qu'elle chassera
de l'Égypte son amant déshonoré ou qu'elle lui
ôtera la vie. Si elle m'obéit en ce point, sa prière ne sera
point rebutée. Annonce à tous deux ma réponse.
EUPHRONIUS.—Que la fortune continue de te suivre!
CÉSAR.—Faites-lui traverser le camp. (Euphronius sort—A
Thyréus.) Voici le moment d'essayer ton éloquence,
pars, détache Cléopâtre des intérêts d'Antoine; promets-lui,
en mon nom, tout ce qu'elle te demandera; ajoute
toi-même des offres de ton invention. Les femmes dans
la meilleure fortune ne sont pas fortes; mais l'infortune
rendrait parjure les vestales mêmes. Essaye ton adresse,
Thyréus, fixe toi-même ta récompense, tes désirs seront
obéis comme des lois.
THYRÉUS.—César, je pars.
CÉSAR.—Observe comment Antoine soutient son malheur;
apprends-moi ce que tu conjectures de sa manière
d'agir et de ses démarches.
THYRÉUS.—César, je le ferai.
SCENE XI
Alexandrie.—Appartement du palais.
Entrent CLÉOPÂTRE, ÉNOBARBUS, CHARMIANE, IRAS.
CLÉOPÂTRE.—Que faut-il faire, Énobarbus?
ÉNOBARBUS.—Penser et mourir30.
CLÉOPÂTRE.—La faute est-elle à Antoine ou à moi?
ÉNOBARBUS.—A Antoine seul: lui qui permet à sa volonté
de maîtriser sa raison. Eh! qu'importe que vous
ayez fui loin de ce grand spectacle de la guerre, où la
terreur passait alternativement d'une flotte à l'autre!
Pourquoi vous a-t-il suivie? L'ardeur de son affection
n'aurait pas dû porter un coup fatal à sa réputation de
grand capitaine, au moment où la moitié de l'univers
combattait l'autre, lui, étant le seul sujet de la querelle.
Ce fut une honte égale à sa perte d'aller suivre vos pavillons
fuyants et d'abandonner sa flotte étonnée de sa
fuite.
CLÉOPÂTRE.—Tais-toi, je t'en prie.
(Entrent Antoine et Euphronius)
ANTOINE.—Et c'est là sa réponse?
EUPHRONIUS.—Oui, seigneur.
ANTOINE.—Ainsi, la reine sera bien accueillie si elle
veut me sacrifier.
EUPHRONIUS.—C'est ce qu'il a dit.
ANTOINE.—Qu'elle le sache.—Envoyez au jeune César
cette tête grise, et il remplira de royaumes, jusqu'aux
bords, la coupe de vos désirs.
CLÉOPÂTRE.—Votre tête, seigneur!
ANTOINE.—Retourne vers lui.—Dis-lui qu'il porte sur
son visage les roses de la jeunesse, que l'univers attend
de lui plus que des actions ordinaires; dis-lui qu'il serait
possible que son or, ses vaisseaux, ses légions, appartinssent
à un lâche; que des généraux subalternes peuvent
triompher au service d'un enfant aussi bien que
sous les ordres de César: et que je le défie de venir,
mettant de côté l'inégalité de nos fortunes, se mesurer
avec moi, qui suis déjà sur le déclin de l'âge, fer contre
fer et seul à seul. Je vais lui écrire. (Au député.) Suis-moi.
(Antoine sort avec Euphronius.)
ÉNOBARBUS.—Oui, cela est bien vraisemblable que César,
entouré d'une armée victorieuse, ira mettre en jeu
son bonheur, et se donner en spectacle comme un spadassin!—Je
vois bien que les jugements des hommes
ressemblent à leur fortune, et que les objets extérieurs
entraînent les qualités de l'âme et les font en même
temps déchoir. Qu'il puisse rêver, lui qui connaît la
valeur des choses, que César dans l'abondance répondra
à son dénùment! César, tu as aussi vaincu sa raison.
(Un esclave entre.)
L'ESCLAVE.—Voici un envoyé de César.
CLÉOPÂTRE.—Quoi! pas plus de cérémonies?—Voyez,
mes femmes!—On se bouche le nez près de la rose épanouie
dont on venait à genoux admirer les boutons!
ÉNOBARBUS, à part.—Mon honneur et moi nous commençons
à nous quereller. La loyauté gardée à des fous
change notre constance en vraie folie; cependant, celui
qui persiste à suivre avec fidélité un maître déchu est le
vainqueur du vainqueur de son maître, et acquiert une
place dans l'histoire.
(Entre Thyréus.)
CLÉOPÂTRE.—Que veut César?
THYRÉUS.—Venez l'entendre à l'écart.
CLÉOPÂTRE.—Il n'y a ici que des amis; parle hardiment.
THYRÉUS.—Mais peut-être sont-ils aussi les amis d'Antoine.
ÉNOBARBUS.—Il aurait besoin d'avoir autant d'amis que
César, sans quoi nous lui sommes fort inutiles. S'il plaisait
à César, Antoine volerait au-devant de son amitié:
pour nous, vous le savez, nous sommes les amis de ses
amis, j'entends de César.
THYRÉUS.—Allons! Ainsi donc, illustre reine, César
vous exhorte à ne pas tenir compte de votre situation,
mais à vous souvenir seulement qu'il est César.
CLÉOPÂTRE.—Poursuis.—C'est agir loyalement.
THYRÉUS.—Il sait que vous restez attachée à Antoine
moins par amour que par crainte.
CLÉOPÂTRE.—Oh!
THYRÉUS.—Il plaint donc les atteintes portées à votre
honneur comme des taches forcées, mais non méritées.
CLÉOPÂTRE.—Il est un dieu qui sait démêler la vérité.
Mon honneur n'a point cédé, il a été conquis par la
force.
ÉNOBARBUS, à part.—Pour m'assurer de ce fait, je le
demanderai à Antoine.—Seigneur, seigneur, tu es un
vaisseau qui prend tellement l'eau qu'il faut te laisser
couler à fond, car ce que tu as de plus cher t'abandonne.
(Énobarbus sort.)
THYRÉUS.—Dirai-je à César ce que vous désirez de lui;
car il souhaite surtout qu'on lui demande pour pouvoir
accorder. Il serait enchanté que vous fissiez de sa fortune
un bâton pour vous appuyer. Mais ce qui enflammerait
encore plus son zèle pour vous, ce serait d'apprendre de
moi que vous avez quitté Antoine, et que vous vous réfugiez
sous l'abri de sa puissance, lui le maître de l'univers.
CLÉOPÂTRE.—Quel est ton nom?
THYRÉUS.—Mon nom est Thyréus.
CLÉOPÂTRE.—Gracieux messager, dis au grand César
que je baise sa main victorieuse en la personne de son
député; dis-lui que je m'empresse de déposer ma couronne
à ses pieds et de lui rendre hommage à genoux.
Dis-lui que j'attends de sa voix souveraine la sentence de
l'Égypte.
THYRÉUS.—C'est le parti le plus honorable pour vous.
Quand la prudence et la fortune sont aux prises, si la
première n'ose que ce qu'elle peut, nul hasard ne peut
l'ébranler.—Accordez-moi la faveur de déposer mon
hommage sur votre main.
CLÉOPÂTRE.—Plus d'une fois le père de votre César,
après avoir rêvé à la conquête des royaumes, posa ses
lèvres sur cette main indigne de lui, et la couvrit d'une
pluie de baisers.
(Antoine entre avec Énobarbus.)
ANTOINE.—Des faveurs!... par Jupiter tonnant!—Qui
es-tu?
THYRÉUS.—Un homme qui exécute les ordres du plus
puissant des hommes et du plus digne d'être obéi.
ÉNOBARBUS.—Tu seras fouetté!
ANTOINE, à ses esclaves.—Approchez ici.—(A Cléopâtre.)—Et
toi, milan!—Eh bien! dieux et diables! mon autorité
s'évanouit! Naguère, quand je criais holà! des rois
accouraient aussitôt, comme une troupe d'enfants dans
une course, et me répondaient: Que me voulez-vous?—N'avez-vous
point d'oreilles? Je suis encore Antoine.
(Ses gens entrent.) Saisissez-moi cet insolent, et fouettez-le.
ÉNOBARBUS.—Il vaut mieux se jouer à un jeune lionceau
qu'à un vieux lion mourant.
ANTOINE.—Par la lune et les étoiles!—Qu'il soit fouetté!
Fussent-ils vingt des plus puissants tributaires qui rendent
hommage à César, si je les surprenais ayant l'insolence
de baiser la main de cette... Comment s'appelle-t-elle?
Jadis, c'était Cléopâtre! Fouettez-le jusqu'à ce que
vous le voyiez vous regarder d'un air suppliant comme
un écolier et vous demander miséricorde par ses gémissements.
Qu'on m'emmène.
THYRÉUS.—Marc-Antoine...
ANTOINE.—Qu'on l'entraîne, et quand il sera fouetté,
qu'on le ramène. Ce valet de César lui reportera un message.
(On emmène Thyréus.—A Cléopâtre.) Vous étiez à
moitié flétrie quand je vous ai connue.—Ai-je laissé dans
Rome ma couche vierge encore? Ai-je renoncé à être le
père d'une postérité légitime, et par la perle des femmes,
pour être trompé par une femme qui regarde des valets?
CLÉOPÂTRE.—Mon cher seigneur...
ANTOINE.—Vous avez toujours été perfide. Mais quand
nous nous endurcissons dans nos penchants dépravés,
ô malheur! les justes dieux ferment nos yeux, laissent
perdre notre raison dans notre propre infamie, nous font
adorer nos erreurs, et rient de nous voir marcher fièrement
à notre perte.
CLÉOPÂTRE.—- Oh! en sommes-nous là?
ANTOINE.—Je vous ai trouvée comme un mets refroidi
sur la table de Jules-César mort; de plus, vous étiez aussi
un reste de Cnéius Pompée; sans compter toutes les heures
souillées de vos débauches clandestines, et qui n'ont
pas été enregistrées dans le livre de la Renommée; car
je suis sûr, quoique vous puissiez deviner, que vous ne
savez pas ce que c'est, ce que ce doit être que la vertu.
CLÉOPÂTRE.—Pourquoi tout cela?
ANTOINE.—Souffrir qu'un malheureux qui reçoit un
salaire et dit: Dieu vous le rende, prenne des libertés familières
avec cette main qui s'enchaîne à la mienne dans
nos jeux, avec cette main, sceau royal et gage des grands
coeurs! Oh! que ne suis-je sur la montagne de Bascan,
pour couvrir de mes cris le mugissement des bêtes à
cornes! car j'ai un motif terrible de fureur; et m'exprimer
avec courtoisie, ce serait être comme un homme
qui, se voyant la corde au cou, remercie le bourreau de
l'adresse qu'il montre. (Thyréus rentre avec les gens d'Antoine.)
Est-il fouetté?
L'ESCLAVE.—Solidement, seigneur.
ANTOINE.—A-t-il jeté des cris? A-t-il demandé grâce?
L'ESCLAVE.—Oui, seigneur.
ANTOINE, à Thyréus.—Si ton père vit encore, qu'il regrette
de n'avoir pas eu une fille au lieu de toi. Repens-toi
d'avoir suivi César dans ses triomphes, puisque tu as
été fouetté pour l'avoir suivi. Désormais, que la blanche
main d'une dame te donne la fièvre, tremble à sa seule
vue.—Retourne à César; apprends-lui ta réception. Vois
et dis-lui à quel point il m'irrite contre lui; car il affecte
l'orgueil et le dédain, et s'arrête à ce que je suis, sans se
souvenir de ce que je fus. Il m'irrite, et, dans ce moment,
cela est fort aisé, à présent que les astres favorables
qui jadis étaient mes guides ont fui de leur orbite
et ont précipité leur feu dans l'abîme de l'enfer. Si mon
langage et ce que j'ai fait lui déplaisent, dis-lui qu'Hipparchus,
mon affranchi, est en sa puissance et qu'il
peut, à son plaisir, le fouetter, le pendre ou le torturer
comme il voudra, pour s'acquitter avec moi. Presse-le de
le faire; maintenant, toi et tes coups, allez-vous-en.
(Thyréus sort.)
CLÉOPÂTRE.—Avez-vous fini?
ANTOINE.—Hélas! notre lune terrestre est éclipsée; ce
présage seul annonce la chute d'Antoine.
CLÉOPÂTRE.—Il faut que j'attende qu'il puisse m'écouter.
ANTOINE.—Pour flatter César, avez-vous pu échanger
des regards avec un homme qui lui lace ses chaussures?
CLÉOPÂTRE.—Vous ne me connaissez pas encore?
ANTOINE,—Je vous connais un coeur glacé pour moi.
CLÉOPÂTRE.—Ah! cher amant, si cela est, que le ciel
change mon coeur glacé en grêle et l'empoisonne dans
sa source! que le premier grêlon s'arrête dans mon gosier
et s'y dissolve avec ma vie! que le second frappe
Césarion jusqu'à ce que, l'un après l'autre, tous les fruits
de mes entrailles, et mes braves Égyptiens écrasés sous
cet orage de grêle, gisent tous sans tombeau et deviennent
la proie des mouches et des moucherons du Nil!
ANTOINE.—Je suis satisfait. César veut s'établir dans
Alexandrie; c'est là que je lutterai contre sa fortune. Nos
troupes de terre ont tenu ferme; notre flotte dispersée
s'est ralliée et vogue encore sous un appareil menaçant.
Où étais-tu, mon coeur? Entends-tu, reine, si je reviens
encore une fois du champ de bataille pour baiser ces
lèvres, je reviendrai tout couvert de sang. Mon épée et
moi, nous allons gagner notre place dans l'histoire. J'espère
encore.
CLÉOPÂTRE.—Je reconnais mon héros.
ANTOINE.—Je veux que mes muscles, que mon coeur, que
mon haleine, déploient une triple force, et je combattrai à
toute outrance. Quand mes heures coulaient dans la prospérité,
les hommes rachetaient de moi leur vie pour un
bon mot; mais maintenant je serrerai les dents et j'enverrai
dans les ténèbres tout ce qui tentera de m'arrêter.—Viens,
passons encore une nuit dans la joie. Qu'on appelle autour
de moi tous mes sombres officiers; qu'on remplisse
nos coupes; et pour la dernière fois, oublions en buvant
la cloche de minuit.
CLÉOPÂTRE.—C'est aujourd'hui le jour de ma naissance.
Je m'attendais à le passer dans la tristesse. Mais puisque
mon seigneur est encore Antoine, je veux être Cléopâtre.
ANTOINE.—- Nous goûterons encore le bonheur.
CLÉOPÂTRE.—Qu'on appelle auprès de mon Antoine tous
ses braves officiers.
ANTOINE.—Oui. Je leur parlerai; et ce soir je veux que
le vin enlumine leurs cicatrices.—Venez, ma reine, il y
a encore de la sève. Au premier combat que je livrerai,
je forcerai la mort à me chérir, car je veux rivaliser avec
sa faux homicide.
(Ils sortent tous les deux.)
ÉNOBARBUS.—Allons, le voilà qui veut surpasser la
foudre. Être furieux, c'est être vaillant par excès de peur;
et, dans cette disposition, la colombe attaquerait l'épervier.
Je vois cependant que mon général ne regagne du
coeur qu'aux dépens de sa tête. Quand le courage usurpe
sur la raison du guerrier, il ronge l'épée avec laquelle il
combat.—Je vais chercher les moyens de le quitter.
FIN DU TROISIÈME ACTE.
ACTE QUATRIÈME
SCÈNE I
Le camp de César près d'Alexandrie.
CÉSAR entre, lisant une lettre avec AGRIPPA, MÉCÈNE
et autres.
CÉSAR.—Il me traite d'enfant; il me menace, comme
s'il avait le pouvoir de me chasser de l'Égypte. Il a fait
battre de verges mon député; il me provoque à un combat
singulier; César contre Antoine!—Que le vieux débauché
sache que j'ai bien d'autres moyens de mourir.
En attendant, je me ris de son défi.
MÉCÈNE.—César doit penser que lorsqu'un aussi grand
homme qu'Antoine entre en furie, c'est qu'il est aux
abois. Ne lui donnez aucun relâche, profitez de son égarement;
jamais la fureur n'a su se bien garder elle-même.
CÉSAR.—Annoncez à nos braves officiers que demain
nous livrerons la dernière de nos nombreuses batailles.
Nous avons dans notre camp des gens qui servaient encore
dernièrement Antoine pour l'envelopper et le prendre
lui-même.—Voyez à ce que ce soit fait et qu'on régale
l'armée. Nous regorgeons de provisions, et ils ont
bien mérité qu'on les traite avec profusion.—Pauvre
Antoine! (Ils sortent.)
SCÈNE II
Alexandrie.—Appartement du palais.
ANTOINE, CLÉOPÂTRE, ÉNOBARBUS, CHARMIANE,
IRAS, ALEXAS, et autres officiers.
ANTOINE.—Il ne veut pas se battre avec moi, Domitius.
ÉNOBARBUS.—Non, seigneur.
ANTOINE.—Pourquoi ne se battrait-il pas?
ÉNOBARBUS.—C'est qu'il pense qu'étant vingt fois plus
fortuné que vous, ce serait vingt hommes contre un
seul.
ANTOINE.—Demain, guerrier, nous combattrons sur
mer et sur terre. Ou je survivrai, ou je laverai mon affront
en mourant dans tant de sang, que je ferai revivre
ma gloire. Es-tu disposé à te bien battre?
ÉNOBARBUS.—Je frapperai en criant: tout ou rien.
ANTOINE.—Bien dit. Allons, appelez mes serviteurs,
et n'épargnons rien pour notre repas de ce soir. (Ses serviteurs
entrent.) Donne-moi ta main, tu m'as toujours
fidèlement servi; et toi aussi... et toi... et toi; vous m'avez
tous bien servi, et vous avez eu des rois pour compagnons.
CLÉOPÂTRE.—Que veut dire cela?
ÉNOBARBUS, à part.—C'est une de ces bizarreries que le
chagrin fait naître dans l'esprit.
ANTOINE.—Et toi aussi, tu es honnête.—Je voudrais
être multiplié en autant d'hommes que vous êtes, et que
vous formassiez à vous tous un Antoine pour vous pouvoir
servir comme vous m'avez servi.
TOUS.—Aux dieux ne plaise!
ANTOINE.—Allons, mes bons amis, servez-moi encore
ce soir. Ne ménagez pas le vin dans ma coupe, et traitez-moi
avec autant de respect que lorsque l'empire du
monde, encore à moi, obéissait comme vous à mes lois.
CLÉOPÂTRE.—Que prétend-il?
ÉNOBARBUS.—Faire pleurer ses amis.
ANTOINE.—Servez-moi ce soir. Peut-être est-ce la fin
de votre service; peut-être ne me reverrez-vous plus, ou
ne reverrez-vous plus qu'une ombre défigurée; peut-être
demain vous servirez un autre maître.—Je vous regarde
comme un homme qui prend congé.—Mes fidèles amis,
je ne vous congédie pas; non, inséparablement attaché à
vous, votre maître ne vous quittera qu'à la mort. Servez-moi
ce soir deux heures encore; je ne vous en demande
pas davantage, et que les dieux vous en récompensent!
ÉNOBARBUS.—Seigneur, que voulez-vous dire? Pourquoi
les affliger ainsi? Voyez, ils pleurent, et moi, imbécile,
mes yeux se remplissent aussi de larmes, comme
s'ils étaient frottés avec un oignon. Par grâce, ne nous
transformez pas en femmes.
ANTOINE.—Ah! arrêtez! arrêtez, que la sorcière
m'enlève si telle est mon intention! Que le bonheur
croisse sur le sol qu'arrosent ces larmes! Mes dignes
amis, vous prêtez à mes paroles un sens trop sinistre; je
ne vous parlais ainsi que pour vous consoler, et je vous
priais de brûler cette nuit avec des torches. Sachez, mes
amis, que j'ai bon espoir de la journée de demain, et je
veux vous conduire où je crois trouver la victoire et la
vie, plutôt que l'honneur et la mort. Allons souper; venez,
et noyons dans le vin toutes les réflexions.
(Ils sortent.)
SCÈNE III
Alexandrie.—Devant le palais.
Entrent deux soldats qui vont monter la garde.
PREMIER SOLDAT.—Bonsoir, camarade; c'est demain, le
grand jour.
SECOND SOLDAT.—Il décidera tout. Bonsoir. N'as-tu rien
entendu d'étrange dans les rues?
PREMIER SOLDAT.—Rien. Quelles nouvelles?
SECOND SOLDAT.—Il y a apparence que ce n'est qu'un
bruit; bonne nuit.
PREMIER SOLDAT.—Camarade, bonne nuit.
(Entrent deux autres soldats.)
SECOND SOLDAT.—Soldats, faites bonne garde.
TROISIÈME SOLDAT.—Et vous aussi; bonsoir, bonsoir.
(Les deux premiers soldats se placent à leur poste.)
QUATRIÈME SOLDAT.—Nous, ici. (Ils prennent leur poste.)
Et si demain notre flotte à l'avantage, je suis bien certain
que nos troupes de terre ne lâcheront pas pied.
TROISIÈME SOLDAT.—C'est une brave armée et pleine de
résolution.
(On entend une musique de hautbois sous le théâtre.)
QUATRIÈME SOLDAT.—Silence! Quel est ce bruit?
PREMIER SOLDAT.—Chut, Chut!
SECOND SOLDAT.—Écoutez.
PREMIER SOLDAT.—Une musique aérienne.
TROISIÈME SOLDAT.—Souterraine.
QUATRIÈME SOLDAT.—C'est bon signe, n'est-ce pas?
TROISIÈME SOLDAT.—Non.
PREMIER SOLDAT—Paix, vous dis-je. Que signifie ceci?
SECOND SOLDAT.—C'est le dieu Hercule, qu'Antoine aimait,
et qui l'abandonne aujourd'hui.
PREMIER SOLDAT.—Avançons, voyons si les autres sentinelles
entendent la même chose que nous.
(Ils s'avancent à l'autre poste.)
SECOND SOLDAT.—Eh bien! camarades!
PLUSIEURS, parlant à la fois.—Eh bien! eh bien! entendez-vous?
PREMIER SOLDAT.—Oui. N'est-ce pas étrange?
TROISIÈME SOLDAT.—Entendez-vous, camarades, entendez-vous?
PREMIER SOLDAT.—Suivons ce bruit jusqu'aux limites
de notre poste. Voyons ce que cela donnera.
PLUSIEURS à la fois.—Volontiers. C'est une chose
étrange.
SCÈNE IV
Alexandrie.—Appartement du palais.
ANTOINE, CLÉOPÂTRE, CHARMIANE, suite.
ANTOINE.—Éros! Éros! mon armure.
CLÉOPÂTRE.—Dormez un moment.
ANTOINE.—Non, ma poule... Éros, allons, mon armure,
Éros! (Éros paraît avec l'armure.) Viens, mon brave serviteur,
ajuste-moi mon armure.—Si la fortune ne nous
favorise pas aujourd'hui, c'est que je la brave. Allons.
CLÉOPÂTRE.—Attends, Éros, je veux t'aider. A quoi sert
ceci?
ANTOINE.—Allons, soit, soit, j'y consens. C'est toi qui
armes mon coeur... A faux, à faux.—Bon, l'y voilà, l'y
voilà.
CLÉOPÂTRE.—Doucement, je veux vous aider; voilà
comme cela doit être.
ANTOINE.—Bien, bien, nous ne pouvons manquer de
prospérer; vois-tu, mon brave camarade! Allons, va t'armer
aussi.
ÉROS.—A l'instant, seigneur.
CLÉOPÂTRE.—Ces boucles ne sont-elles pas bien attachées?
ANTOINE.—À merveille, à merveille. Celui qui voudra
déranger cette armure avant qu'il nous plaise de nous en
dépouiller nous-mêmes pour nous reposer, essuiera une
terrible tempête.—Tu es un maladroit, Éros; et ma reine
est un écuyer plus habile que toi. Hâte-toi.—O ma bien-aimée,
que ne peux-tu me voir combattre aujourd'hui,
et si tu connaissais cette tâche royale, tu verrais quel
ouvrier est Antoine! (Entre un officier tout armé.) Bonjour,
soldat, sois le bienvenu; tu te présentes en homme
qui sait ce que c'est que la journée d'un guerrier. Nous
nous levons avant l'aurore pour commencer les affaires
que nous aimons, et nous allons à l'ouvrage avec joie.
L'OFFICIER.—Mille guerriers, seigneur, ont devancé le
jour, et vous attendent au port couverts de leur armure.
(Cris de guerre, bruit de trompettes. Entrent plusieurs
capitaines suivis de leurs soldats.)
UN CAPITAINE.—La matinée est belle. Salut, général!
TOUS.—Salut, général!
ANTOINE.—Voilà une belle musique, mes enfants! Cette
matinée, comme le génie d'un jeune homme qui promet
un avenir brillant, commence de bonne heure; oui, oui.—Allons,
donne-moi cela;—par ici;..... fort bien.—Adieu,
reine, et soyez heureuse, quel que soit le sort qui
m'attende. (Il l'embrasse.) Voilà le baiser d'un guerrier: je
mériterais vos mépris et vos reproches si je perdais le
temps à vous faire des adieux plus étudiés; je vous quitte
maintenant comme un homme couvert d'acier. (Antoine,
Éros, les officiers et les soldats sortent.) Vous, qui voulez vous
battre, suivez-moi de près; je vais vous y conduire. Adieu.
CHARMIANE.—Voulez-vous vous retirer dans votre
appartement?
CLÉOPÂTRE.—Oui, conduis-moi.—Il me quitte en brave.
Plût aux dieux que César et lui pussent, dans un combat
singulier, décider cette grande querelle! Alors, Antoine...
Mais, hélas!... Allons, sortons.
(Elles sortent.)
SCÈNE V
Le camp d'Antoine, près d'Alexandrie.
Les trompettes sonnent; entrent ANTOINE ET ÉROS;
un soldat vient à eux.
LE SOLDAT.—Plaise aux dieux que cette journée soit
heureuse pour Antoine!
ANTOINE.—Je voudrais à présent en avoir cru tes conseils
et tes blessures, et n'avoir combattu que sur
terre.
LE SOLDAT.—Si vous l'aviez fait, les rois qui se sont révoltés,
et ce guerrier qui vous a quitté ce matin, suivraient
encore aujourd'hui vos pas.
ANTOINE.—Qui m'a quitté ce matin?
ÉROS,—Qui? quelqu'un qui était toujours auprès de
vous. Appelez maintenant Énobarbus, il ne vous entendra
pas; ou du camp de César il vous criera: Je ne suis
plus des tiens.
ANTOINE.—Que dis-tu?
LE SOLDAT.—Seigneur, il est avec César.
ÉROS.—Ses coffres, son argent, il a tout laissé, seigneur.
ANTOINE.—Est-il parti?
LE SOLDAT.—Rien n'est plus certain.
ANTOINE.—Éros, va; envoie-lui son trésor: n'en retiens
pas une obole, je te le recommande. Écris-lui, je
signerai la lettre; et fais-lui mes adieux dans les termes
les plus honnêtes et les plus doux: dis-lui que je souhaite
qu'il n'ait jamais de plus fortes raisons pour changer
de maître.—Oh! ma fortune a corrompu les coeurs
honnêtes.—Éros, hâte-toi.
SCÈNE VI
Le camp de César devant Alexandrie.
FANFARES. CÉSAR entre avec AGRIPPA, ÉNOBARBUS,
et autres.
CÉSAR.—Agrippa, marche en avant, et engage le combat.
Notre volonté est qu'Antoine soit pris vivant; instruis-en
nos soldats.
AGRIPPA.—J'y vais, César.
CÉSAR.—Enfin le jour de la paix universelle est proche.
Si cette journée est heureuse, l'olivier va croître de lui-même
dans les trois parties du monde.
(Entre un messager.)
LE MESSAGER.—Antoine est arrivé sur le champ de
bataille.
CÉSAR.—Va; recommande à Agrippa de placer à l'avant-garde
de notre armée ceux qui ont déserté, afin
qu'Antoine fasse tomber en quelque sorte sa fureur sur
lui-même.
(César et sa suite sortent.)
ÉNOBARBUS.—Alexas s'est révolté: il était allé en Judée
pour les affaires d'Antoine; là il a persuadé au puissant
Hérode d'abandonner son maître et de pencher du
côté de César; et pour sa peine César l'a fait pendre.—Canidius
et les autres officiers qui ont déserté ont obtenu
de l'emploi, mais non une confiance honorable.—J'ai
mal fait, et je me le reproche moi-même, avec un remords
si douloureux qu'il n'est plus désormais de joie
pour moi.
(Entre un soldat d'Antoine.)
LE SOLDAT.—Énobarbus, Antoine vient d'envoyer sur
tes pas tous tes trésors, et de plus des marques de sa générosité.
Son messager m'a trouvé de garde, et il est
maintenant dans ta tente, où il décharge ses mulets.
ÉNOBARBUS.—Je t'en fais don.
LE SOLDAT.—Ne plaisante pas, Énobarbus, je te dis la
vérité. Il serait à propos que tu vinsses escorter le messager
jusqu'à la sortie du camp: je suis obligé de retourner
à mon poste, sans quoi je l'aurais escorté moi-même...
Votre général est toujours un autre Jupiter.
(Le soldat sort.)
ÉNOBARBUS.—Je suis le seul lâche de l'univers; et je
sens mon ignominie. O Antoine! mine de générosité,
comment aurais-tu donc payé mes services et ma fidélité,
toi qui couronnes d'or mon infamie! Ceci me fait
gonfler le coeur; et si le remords ne le brise pas bientôt,
un moyen plus prompt préviendra le remords... Mais le
remords s'en chargera, je le sens.—Moi, combattre
contre toi! Non: je veux aller chercher quelque fossé
pour y mourir; le plus sale est celui qui convient le
mieux à la dernière heure de ma vie.
(Il sort au désespoir.)
SCÈNE VII
Champ de bataille entre les deux camps.
(On sonne la marche. Bruits de tambours et de trompettes.)
Entrent AGRIPPA et antres.
AGRIPPA.—Battons en retraite: nous nous sommes
engagés trop avant. César lui-même a payé de sa personne,
et nous avons trouvé plus de résistance que nous
n'en attendions.
(Agrippa et les siens sortent.)
(Bruit d'alarme. Entrent Antoine et Scarus blessés.)
SCARUS.—O mon brave général! voilà ce qui s'appelle
combattre. Si nous avions commencé par là, nous les
aurions renvoyés chez eux avec des torchons autour de
la tête.
ANTOINE.—Ton sang coule à grands flots.
SCARUS.—J'avais ici une blessure comme un T, maintenant
c'est une H.
ANTOINE.—Ils battent en retraite.
SCARUS.—Nous les repousserons jusque dans des
trous.—J'ai encore de la place pour six blessures.
(Éros entre.)
ÉROS.—Ils sont battus, seigneur; et notre avantage
peut passer pour une victoire complète.
SCARUS.—Tirons-leur des lignes sur le dos, prenons-les
par derrière comme des lièvres; c'est une chasse
d'assommer un fuyard.
ANTOINE.—Je veux te donner une récompense pour
cette saillie, et dix pour ta bravoure... Suis-moi.
SCARUS.—Je vous suis en boitant.
(Ils sortent.)
SCÈNE VIII
Sous les murs d'Alexandrie.
FANFARES. ANTOINE revient au son d'une marche guerrière,
accompagné de Scarus et de l'armée.
ANTOINE.—Nous l'avons chassé jusqu'à son camp.—Que
quelqu'un coure en avant et annonce nos hôtes à
la reine. Demain, avant que le soleil nous voie, nous
achèverons de verser le sang qui nous échappe aujourd'hui.
—Je vous rends grâces à tous; vous avez des bras
de héros. Vous avez combattu, non pas en hommes qui
servent les intérêts d'un autre, mais comme si chacun
de vous eût défendu sa propre cause. Vous vous êtes tous
montrés des Hectors. Rentrez dans la ville; allez serrer
dans vos bras vos femmes, vos amis; racontez-leur vos
exploits, tandis que, versant des larmes de joie, ils essuieront
le sang figé dans vos plaies, et baiseront vos
blessures. (A Scarus.) Donne-moi ta main. (Cléopâtre arrive
avec sa suite.) C'est à cette puissante fée que je veux
vanter tes exploits; je veux te faire goûter la douceur de
ses louanges. O toi, astre de l'univers, enchaîne dans tes
bras ce cou bardé de fer: franchis tout entière l'acier
de cette armure à l'épreuve; viens sur mon sein pour y
être soulevée par les élans de mon coeur triomphant.
CLÉOPÂTRE.—Seigneur des seigneurs, courage sans
bornes, reviens-tu en souriant après avoir échappé au
grand piège où le monde va se précipiter31?
ANTOINE.—Mon rossignol, nous les avons repoussés
jusque dans leurs lits. Eh bien! ma fille, malgré ces cheveux
gris, qui viennent se mêler à ma brune chevelure,
nous avons un cerveau qui nourrit nos nerfs, et peut
arriver au but aussi bien que la jeunesse.—Regarde ce
soldat, présente à ses lèvres ta gracieuse main; baise-la,
mon guerrier.—Il a combattu aujourd'hui, comme si
un dieu, ennemi de l'espèce humaine, avait emprunté sa
forme pour la détruire.
CLÉOPÂTRE.—Ami, je veux te faire présent d'une armure
d'or; c'était l'armure d'un roi.
ANTOINE.—Il l'a méritée, fût-elle tout étincelante de rubis
comme le char sacré d'Apollon.—Donne-moi ta main;
traversons Alexandrie dans une marche triomphante;
portons devant nous nos boucliers, hachés comme leurs
maîtres. Si notre grand palais était assez vaste pour contenir
toute cette armée, nous souperions tous ensemble,
et nous boirions à la ronde au succès de demain, qui
nous promet des dangers dignes des rois. Trompettes,
assourdissez la ville avec le bruit de vos instruments d'airain,
mêlé aux roulements de nos tambourins; que le
ciel et la terre confondent leurs sons pour applaudir à
notre retour.
SCÈNE IX
Le camp de César.
Sentinelles à leur poste; entre ÉNOBARBUS.
PREMIER SOLDAT.—Si dans une heure nous ne sommes
pas relevés, il nous faut retourner au corps de garde.
La nuit est étoilée; et l'on dit que nous serons rangés en
bataille vers la seconde heure du matin.
SECOND SOLDAT.—Cette dernière journée a été cruelle
pour nous.
ÉNOBARBUS.—O nuit! sois-moi témoin...
SECOND SOLDAT.—Quel est cet homme?
PREMIER SOLDAT.—Ne bougeons pas, et prêtons l'oreille.
ÉNOBARBUS.—O lune paisible! lorsque l'histoire dénoncera
à la haine de la postérité les noms des traîtres,
sois-moi témoin que le malheureux Énobarbus s'est repenti
à ta face.
PREMIER SOLDAT.—Énobarbus!
TROISIÈME SOLDAT.—Silence! écoutons encore.
ÉNOBARBUS.—O souveraine maîtresse de la véritable
mélancolie, verse sur moi les humides poisons de la nuit;
et que cette vie rebelle, qui résiste à mes voeux, ne pèse
plus sur moi; brise mon coeur contre le dur rocher de
mon crime: desséché par le chagrin, qu'il soit réduit en
poudre, et termine toutes mes sombres pensées! O Antoine,
mille fois pins généreux que ma désertion n'est
infâme! ô toi, du moins, pardonne-moi, et qu'alors le
monde m'inscrive dans le livre de mémoire sous le nom
d'un fugitif, déserteur de son maître! O Antoine! Antoine!
(Il meurt.)
SECOND SOLDAT.—Parlons lui.
PREMIER SOLDAT.—Écoutons-le; ce qu'il dit pourrait
intéresser César.
TROISIÈME SOLDAT.—Oui, écoutons; mais il dort.
PREMIER SOLDAT.—Je crois plutôt qu'il se meurt, car
jamais on n'a fait une pareille prière pour dormir.
SECOND SOLDAT.—Allons à lui.
TROISIÈME SOLDAT.—Éveillez-vous, éveillez-vous, seigneur;
parlez-nous.
SECOND SOLDAT.—Entendez-vous, seigneur?
PREMIER SOLDAT.—Le bras de la mort l'a atteint. (Roulement
de tambour dans l'éloignement.) Écoutez, les tambours
réveillent l'armée par leurs roulements solennels.
Portons-le au corps-de-garde; c'est un guerrier de marque.
Notre heure de faction est bien passée.
SECOND SOLDAT.—Allons, viens; peut-être reviendra-t-il
à lui.
SCÈNE X
La scène se passe entre les deux camps.
ANTOINE, SCARUS et l'armée.
ANTOINE.—Leurs dispositions annoncent un combat
sur mer; nous ne leur plaisons guère sur terre.
SCARUS.—On combattra sur mer et sur terre, seigneur.
ANTOINE.—Je voudrais qu'ils pussent nous attaquer
aussi dans l'air, dans le feu, nous y combattrions aussi.
Mais voici ce qu'il faut faire. Notre infanterie restera avec
nous sur les collines qui rejoignent la ville. Les ordres
sont donnés sur mer. La flotte est sortie du port; avançons
afln de pouvoir aisément reconnaître leur ordre de
bataille et observer leurs mouvements.
(Ils sortent.)
CÉSAR entre avec son armée.—À moins que nous ne
soyons attaqués, nous ne ferons aucun mouvement sur
terre; et, suivant mes conjectures, il n'en sera rien; car
ses meilleures troupes sont embarquées sur ses galères.
Gagnons les vallées, et prenons tous nos avantages.
(Ils sortent.)
(Rentrent Antoine et Scarus.)
ANTOINE.—Il ne se sont pas rejoints encore. De l'en-droit
où ces pins s'élèvent je pourrai tout voir, et dans
un moment je reviens t'apprendre quelle est l'issue probable
de la journée.
(Il sort.)
SCARUS.—Les hirondelles ont bâti leurs nids dans les
voiles de Cléopâtre.—Les augures disent qu'ils ne savent
pas, qu'ils ne peuvent pas dire... Ils ont un air consterné,
et ils n'osent révéler ce qu'ils pensent. Antoine est vaillant
et découragé; par accès sa fortune inquiète lui
donne l'espérance et la crainte de ce qu'il a et de ce qu'il
n'a pas.
(Bruit dans l'éloignement, comme celui d'un combat naval.)
ANTOINE rentre.—Tout est perdu! l'infâme Égyptienne
m'a trahi! ma flotte s'est rendue à l'ennemi; j'ai vu mes
soldats jeter leurs casques en l'air, et boire avec ceux de
César, comme des amis qui se retrouvent après une
longue absence; ô femme trois fois prostituée32, c'est toi
qui m'as vendu à ce jeune novice!... Ce n'est plus qu'avec
toi seul que mon coeur est en guerre. Dis-leur à tous de
fuir; car dès que je me serai vengé de mon enchanteresse,
tout sera fini pour moi. Va-t'en. Dis-leur à tous
de fuir. (Scarus sort.) O soleil! je ne verrai plus ton lever.
C'est ici que nous nous disons adieu. Antoine et la fortune
se séparent ici.—C'est donc là que tout en est
venu! Ces coeurs qui suivaient mes pas comme des
chiens, dont je comblais tous les désirs, se sont évanouis,
et prodiguent leurs faveurs à César, qui est dans toute
sa fleur. Le pin qui les couvrait de son ombre est dépouillé
de toute son écorce. Je suis trahi! Perfide coeur
d'Égyptienne! Cette fatale enchanteresse, dont le regard
m'envoyait au combat ou me rappelait auprès d'elle,
dont le sein était mon diadème et le but de mes travaux;
telle qu'une véritable Égyptienne33, elle m'a entraîné
dans le fond de l'abîme par un tour de gibecière34. Éros!
Éros!
(Entre Cléopâtre.)
ANTOINE.—Ah! magicienne! va-t'en!
CLÉOPÂTRE.—D'où vient ce courroux de mon seigneur
contre son amante?
ANTOINE.—Disparais ou je vais te donner la récompense
que tu mérites, et faire tort au triomphe de César.
Qu'il s'empare de toi et te montre en spectacle à la populace
de Rome; va suivre son char au milieu des
huées, comme le plus grand opprobre de ton sexe. Tu
seras exposée aux regards des rustres, comme un
monstre étrange, pour quelque vile obole. Et puisse la
patiente Octavie défigurer ton visage de ses ongles,
qu'elle laisse croître pour sa vengeance! (Cléopâtre sort.)
Tu as bien fait de fuir, s'il est bon de vivre. Mais tu aurais
gagné à expirer sous ma rage; une mort eût pu
éviter mille morts...—Éros, ici!—La chemise de
Nessus m'enveloppe. Alcide, ô toi! mon illustre ancêtre,
enseigne-moi tes fureurs, que je lance comme toi Lychas
sur les cornes de la lune35, et prête-moi ces mains robustes
qui soulevaient ton énorme massue, que je m'anéantisse
moi-même. La magicienne mourra. Elle m'a
vendu à ce petit Romain, et je péris victime de ses complots.
Elle mourra.—Éros, où es-tu?
(Il sort.)
SCÈNE XI
Alexandrie.—Appartement du palais.
CLÉOPÂTRE, CHARMIANE, IRAS, MARDIAN.
CLÉOPÂTRE.—Secourez-moi, mes femmes. Oh! il est
plus furieux que ne le fut Télamon, frustré du bouclier
d'Achille; et le sanglier de Thessalie ne se montra jamais
plus menaçant.
CHARMIANE.—Venez au tombeau de Ptolémée. Enfermez-vous
là, et envoyez lui annoncer que vous êtes
morte. L'âme ne se sépare pas du corps avec plus de
douleur que l'homme de sa grandeur.
CLÉOPÂTRE.—Allons au tombeau36... Mardian, va lui
annoncer que je me suis tuée. Dis-lui que le dernier
mot que j'ai prononcé était Antoine, et fais-lui, je t'en
conjure, un récit attendrissant. Pars, Mardian, et reviens
m'apprendre comment il prend ma mort.... Au monument...
SCÈNE. XII
Alexandrie.—Un autre appartement du palais.
ANTOINE, ÉROS.
ANTOINE.—Éros, tu me vois encore!
ÉROS.—Oui, mon noble maître.
ANTOINE.—Tu as vu quelquefois un nuage qui ressemble
à un dragon, une vapeur qui nous représente un
ours ou un lion, une citadelle avec des tours, un rocher
pendant, un mont à double cime, ou un promontoire
bleuâtre couronné de forêts qui se balancent sur nos
têtes; tu as vu ces images qui sont les spectacles que
nous offre le sombre crépuscule?
ÉROS.—Oui, seigneur.
ANTOINE.—Ce qui nous paraît un coursier est effacé
en moins d'une pensée par la séparation des nuages, et
se confond avec eux comme l'eau dans l'eau.
ÉROS.—Oui, seigneur.
ANTOINE.—Eh bien! bon serviteur, cher Éros, ton
général n'est plus qu'une de ces formes imaginaires. Je
suis encore Antoine, mais je ne puis plus garder ce corps
visible, mon serviteur.—C'est pour l'Égypte que j'ai
entrepris cette guerre, et la reine, dont je croyais posséder
le coeur, car elle possédait le mien, mon coeur qui,
pendant qu'il était à moi, s'était attaché un million de
coeurs, perdus maintenant; elle, qui a arrangé les cartes
avec César, et, par un jeu perfide, a livré ma gloire au
triomphe de mon ennemi.—Non, ne pleure pas, cher
Éros; pour finir mes destins, je me reste à moi-même.
(Entre Mardian.) Oh! ta vile maîtresse! elle m'a volé mon
épée!
MARDIAN.—Non, Antoine, ma maîtresse vous aimait,
et elle a associé sans réserve sa fortune à la vôtre.
ANTOINE.—Loin de moi, eunuque insolent; tais-toi.
Elle m'a trahi, il faut qu'elle meure.
MARDIAN.—La mort est une dette que chacun ne peut
payer qu'une fois, et elle l'a déjà acquittée. Ce que vous
vouliez faire est fait; elle a prévenu votre bras; et le dernier
mot qu'elle a prononcé, c'est: Antoine, généreux
Antoine! Elle a voulu encore prononcer votre nom, mais
un dernier gémissement l'a laissé à moitié prononcé
entre ses lèvres et son coeur; elle a expiré avec votre
nom enseveli dans son sein.
ANTOINE.—Elle est morte?
MARDIAN.—Morte.
ANTOINE.—Éros, ôte-moi mon armure: la tâche de la
longue journée est finie, et il est temps de dormir. Tiens-toi
pour bien payé de ton message, puisque tu sors vivant
de ces lieux. Va-t'en. (Mardian sort.) Ôte-moi cette
armure, le septuple bouclier d'Ajax ne peut comprimer
les battements de mon coeur. O mes flancs! brisez-vous;
toi, mon coeur, sois une fois plus fort que la chair
qui t'emprisonne.—Dépêche, Éros, dépêche. Je ne
suis plus un guerrier.—Débris de mon armure, allez
loin de moi, vous avez été portés avec honneur.—Laissez-moi
seul un moment.—(Éros sort.) O Cléopâtre! je
je vais te rejoindre, et implorer ton pardon par mes larmes.
Allons, il faut finir, tout délai est un nouveau supplice.
Puisque la torche est éteinte, couchons-nous et
n'allons pas plus loin. Maintenant toute résistance serait
inutile, et nuirait au lieu de servir. La force s'embarrasse
de ses propres efforts; apposons notre sceau, et tout est
fini.—Éros!—Je viens, ô ma reine!—Éros!—Attends-moi
dans ces lieux, où les ombres reposent sur les fleurs.
Là, les mains dans les mains, nous fixerons sur nous les
regards des ombres attirées par l'héroïque majesté de
nos mânes. Didon et son Énée verront leur cour déserte,
et toute la foule nous suivra.—Éros! Viens donc!
(Éros paraît.)
ÉROS.—Que veut mon maître?
ANTOINE.—Depuis que Cléopâtre n'est plus, j'ai vécu
avec tant de déshonneur que les dieux abhorrent ma
bassesse. Moi, qui avec mon épée partageais l'univers,
moi qui construisit sur le dos verdâtre de Neptune des
cités avec mes vaisseaux, je m'accuse de manquer du
courage d'une femme. Mon âme est moins noble que la
sienne, elle qui par sa mort dit à notre César: Je n'ai
d'autre vainqueur que moi-même.—Éros, tu m'as juré
que, si jamais les circonstances l'exigeaient (et elles
l'exigent bien maintenant), quand je me verrais poursuivi
par une suite de malheurs et d'horreurs inévitables,
alors, sur mon ordre, tu me donnerais la mort. Fais-le,
le temps est venu. Ce n'est pas moi que tu frapperas;
c'est César que tu vas priver du fruit de la victoire. Rappelle
la couleur sur tes joues.
ÉROS.—Que les dieux m'en gardent! Ferais-je ce que
n'ont pu faire tous les traits des Parthes ennemis, lancés
vainement contre vous?
ANTOINE.—Cher Éros, voudrais-tu donc, des fenêtres
de la vaste Rome, voir ton maître les bras croisés, courbant
son front humilié et le visage dompté par une
honte pénétrante, tandis que l'heureux César, marchant
devant lui dans son char, raillerait la bassesse de celui
qui le suit?
ÉROS.—Non, je ne voudrais pas le voir.
ANTOINE.—Approche donc: car il n'y a qu'une blessure
qui puisse me guérir. Allons, tire ton épée fidèle,
qui dans tes mains fut tant de fois utile à ta patrie.
ÉROS.—Ah! seigneur, pardonnez!
ANTOINE.—Quand je t'ai affranchi, ne juras-tu pas de
faire ce que je te demande ici dès que je te l'ordonnerais?
Obéis, ou je regarderai tous tes services passés
comme des accidents involontaires; tire ton épée et approche.
ÉROS.—Détournez donc de moi ce noble visage, fait
pour être adoré de l'univers entier.
ANTOINE, détournant son visage.—Allons.
ÉROS.—Mon épée est tirée.
ANTOINE.—Alors, fais tout de suite la chose pour laquelle
tu l'as tirée.
ÉROS.—Mon cher maître, mon général, mon souverain,
permettez qu'avant de frapper ce coup sanglant je
vous dise adieu.
ANTOINE.—Tu l'as dit, ami. Adieu.
ÉROS.—Adieu, mon illustre chef. Frapperai-je?
ANTOINE.—A l'instant, Éros.
ÉROS.—Eh bien! ici alors... (Il se jette sur son épée.) C'est
ainsi que j'échappe à la douleur d'immoler Antoine.
(Il expire.)
ANTOINE.—O toi! qui es trois fois plus noble que moi!
brave Éros, tu m'apprends ce que je devrais et ce que
tu n'as pu faire. Ma reine et le fidèle Éros ont, par leur
courageux exemple, gagné sur moi de la gloire dans
l'histoire. Mais je serai comme un nouvel époux pour la
mort, et je vole dans ses bras comme au lit de mon
amante. Allons, c'en est fait, Éros, ton maître meurt
selon ton exemple. Voilà ce que tu m'as appris. (Il se précipite
sur son épée.) Comment, pas mort encore? pas mort?
Holà, gardes! Oh! achevez-moi!
(Entrent Dercétas et la garde).
PREMIER GARDE.—D'où viennent ces cris?
ANTOINE.—Amis, j'ai mal fait mon ouvrage... Oh!
achevez ce que j'ai commencé.
SECOND GARDE.—L'astre est tombé.
PREMIER GARDE.—Sa période est achevée.
TOUS.—Hélas! ô malheur!
ANTOINE.—Que celui de vous qui m'aime achève ma
mort.
PREMIER GARDE.—Pas moi.
SECOND GARDE.—Ni moi.
TROISIÈME GARDE.—Ni personne.
(Ils sortent.)
DERCÉTAS.—Ta fortune et ta mort font déserter tes
amis. Que je montre seulement cette épée à César, et
avec cette nouvelle je suis sûr d'être bien accueilli.
(Diomède entre.)
DIOMÈDE.—Où est Antoine?
DERCÉTAS.—Là, Diomède, là.
DIOMÈDE.—Est-il en vie?—Veux-tu répondre?
(Dercétas sort.)
ANTOINE.—Est-ce toi, Diomède? Tire ton épée et
frappe; que j'achève de mourir.
DIOMÈDE.—Illustre souverain, ma maîtresse Cléopâtre
m'envoie vers toi.
ANTOINE.—Quand t'a-t-elle envoyé?
DERCÉTAS.—Dans le moment, seigneur.
ANTOINE.—Où est-elle?
DIOMÈDE.—Elle est enfermée dans son monument:
elle avait un pressentiment de ce qui est arrivé. Lorsqu'elle
a vu que vous la soupçonniez, soupçon dont on
ne trouvera jamais la preuve, de s'être arrangée avec
César, et que rien ne pouvait apaiser vos fureurs, elle
vous a fait annoncer qu'elle était morte; mais ensuite,
craignant l'effet de cette nouvelle, elle m'envoie vous
déclarer la vérité, et je viens, je le crains bien, trop
tard.
ANTOINE.—Trop tard, bon Diomède. Appelle mes
gardes, je te prie.
DIOMÈDE.—Holà! les gardes de l'empereur! Gardes,
avancez, votre seigneur vous appelle.
(Les gardes entrent.)
ANTOINE.—Portez-moi, mes bons amis, aux lieux où
est Cléopâtre; c'est le dernier service que je vous demanderai.
UN GARDE.—Nous sommes désolés, seigneur, que
vous ne puissiez pas survivre au dernier de tous vos fidèles
serviteurs.
TOUS.—O jour de calamité!
ANTOINE.—Allons, mes chers camarades, ne faites pas
au sort barbare l'honneur de vos larmes; souhaitez la
bienvenue aux coups qui viennent nous frapper. C'est
se venger de lui que de les recevoir avec insouciance.
Soulevez-moi; je vous ai conduit souvent: portez-moi à
votre tour, mes bons amis, et recevez tous mes remerciements.
(Ils sortent, emportant Antoine.)
SCÈNE XIII
Alexandrie.—Un mausolée.
On voit sur une galerie CLÉOPÂTRE, CHARMIANE
ET IRAS.
CLÉOPÂTRE.—O Charmiane! c'en est fait, je ne sors
plus d'ici!
CHARMIANE.—Consolez-vous, madame.
CLÉOPÂTRE.—Non, je ne le veux pas... Les événements
les plus étranges et les plus terribles seront les bienvenus;
mais je dédaigne les consolations. L'étendue de
ma douleur doit égaler la grandeur de sa cause. (A Diomède,
qui revient.) Comment? est-il mort?
DIOMÈDE.—Pas encore, madame, mais la mort est sur
lui. Regardez de l'autre côté du monument, ses gardes
l'ont apporté jusqu'ici.
(Antoine paraît, porté par ses gardes.)
CLÉOPÂTRE.—O soleil! consume la sphère où tu te
meus, et qu'une nuit éternelle couvre le visage changeant
du monde!—O Antoine! Antoine! Antoine!—Aide-moi,
Charmiane; aide-moi, Iras. Mes amis, secondez-nous;
élevons-le jusqu'à moi.
ANTOINE.—Calmez-vous; ce n'est pas sous la valeur
de César qu'Antoine succombe, Antoine seul a triomphé
de lui-même.
CLÉOPÂTRE.—Il en devait être ainsi: nul autre qu'Antoine
ne devait triompher d'Antoine; mais malheur à
moi qu'il en soit ainsi!
ANTOINE.—Je meurs, reine d'Égypte, je meurs; cependant
j'implore de la mort un moment pour que je
puisse déposer sur tes lèvres encore un pauvre baiser, le
dernier de tant de baisers.
CLÉOPÂTRE.—Je n'ose, cher amant; cher Antoine, pardonne;
mais je n'ose descendre, je crains d'être surprise...
Jamais ce César, que la fortune accable de ses
dons, ne verra son orgueilleux triomphe décoré de ma
personne... Si les poignards ont une pointe, les poisons
de la force, les serpents un dard, je suis en sûreté. Jamais
ta sage Octavie, avec son regard modeste et sa froide
résolution, ne jouira du triomphe de me contempler;
mais viens, viens, cher Antoine. Aidez-moi, mes femmes;
il faut que nous le montions ici; bons amis, secondez-moi37.
ANTOINE.—O hâtez-vous, ou je m'en vais!
CLÉOPÂTRE.—Ceci est un jeu, en vérité. Comme mon
seigneur est lourd! La douleur a épuisé nos forces, et
ajoute un nouveau poids à son corps. Ah! si j'avais la
puissance de l'immortelle Junon, Mercure t'enlèverait
sur ses robustes ailes, et te placerait à côté de Jupiter...
Mais viens, viens. Ceux qui font des souhaits sont toujours
fous. Oh! viens, viens, viens. (Ils enlèvent et montent
Antoine.) Et sois le bienvenu, le bienvenu auprès de
moi... Meurs là où tu as vécu; que mes baisers te raniment.
Ah! si mes lèvres avaient ce pouvoir, je les userais
à force de baisers.
TOUS.—O douloureux spectacle!
ANTOINE.—Je meurs, Égyptienne, je meurs... Donnez-moi
un peu de vin pour que je puisse prononcer encore
quelques paroles.
CLÉOPÂTRE.—Non, laisse-moi parler plutôt, laisse-moi
accuser si hautement la fortune; que la fortune, perfide
ouvrière, brise son rouet38 dans le dépit que lui causeront
mes outrages.
AKTOINE.—Un mot, chère reine; assurez auprès de
César votre honneur et votre sûreté... Ah!
CLÉOPÂTRE.—Ces deux choses ne vont pas ensemble.
ANTOINE.—Chère Cléopâtre, écoutez-moi: de tous
ceux qui entourent César, ne vous fiez qu'à Proculéius.
CLÉOPÂTRE.—Je me fierai à ma résolution et à mes
mains, et non à aucun des amis de César.
ANTOINE.—N'allez point gémir, ni vous lamenter sur
le déplorable changement qui m'arrive au terme de ma
carrière; charmez plutôt vos pensées par le souvenir de
ma fortune passée, lorsque j'étais le plus noble, le plus
grand prince de l'univers; je ne meurs pas aujourd'hui
honteusement ni lâchement, je ne cède pas mon casque
à mon compatriote; je suis un Romain vaincu avec
honneur par un Romain. Ah! mon âme s'envole. Je n'en
puis plus.
(Antoine expire.)
CLÉOPÂTRE.—O le plus généreux des mortels, veux-tu
donc mourir? Tu n'as donc plus souci de moi?... Resterai-je
dans ce monde insipide, qui, sans toi, n'est plus
qu'un bourbier fangeux.—O mes femmes, voyez! Le roi
de la terre s'anéantit... Mon seigneur!... Oui, le laurier
de la guerre est flétri; la colonne des guerriers est renversée.
Désormais les enfants et les filles timides marcheront
de pair avec les hommes. Les prodiges sont finis,
et après Antoine il ne reste plus rien de remarquable sous
la clarté de la lune.
(Elle s'évanouit.)
CHARMIANE.—Ah! calmez-Vous, madame.
IRAS.—Elle est morte aussi, notre maîtresse.
CHARMIANE.—Reine...
IRAS.—Madame...
CHARMIANE.—O madame! madame! madame!
IRAS.—Reine d'Égypte! souveraine...
CHARMIANE.—Tais-toi, tais-toi, Iras...
CLÉOPÂTRE.—Non, je ne suis plus qu'une femme, et
assujettie aux mêmes passions que la servante qui trait
les vaches et exécute les plus obscurs travaux. Il m'appartiendrait
de jeter mon sceptre aux dieux barbares, et
de leur dire que cet univers fut égal à leur Olympe jusqu'au
jour où ils m'ont enlevé mon trésor.—Tout n'est
plus que néant. La patience est une sotte et l'impatience
est devenue un chien enragé... Est-ce donc un crime de
se précipiter dans la secrète demeure de la mort, avant
que la mort ose venir à nous? Comment êtes-vous, mes
femmes? Allons, allons, bon courage! Allons, voyons,
Charmiane! Mes chères filles!... Ah! femmes, femmes,
voyez, notre flambeau est éteint. (Aux soldats d'Antoine.)—Bons
amis, prenez courage, nous l'ensevelirons; ensuite,
ce qui est brave, ce qui est noble, accomplissons-le
en digne Romaine, et que la mort soit fière de nous
prendre. Sortons: l'enveloppe qui renfermait cette
grande âme est glacée. O mes femmes, mes femmes!
suivez-moi, nous n'avons plus d'amis, que notre courage
et la mort la plus courte.
(Elles sortent; on emporte le corps d'Antoine.)
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
ACTE CINQUIÈME
SCÈNE I
Le théâtre représente le camp de César.
CÉSAR, AGRIPPA, DOLABELLA, MÉCÈNE,
GALLUS, suite.
CÉSAR.—Va le trouver, Dolabella; dis-lui de se rendre,
dis-lui que, dépouillé de tout comme il l'est, c'est se jouer
de nous que de tant différer.
DOLABELLA.—J'y vais, César.
(Il sort.)
(Dercétas entre, tenant l'épée d'Antoine.)
CÉSAR.—Pourquoi cette épée, et qui es-tu pour oser
paraître ainsi devant nous?
DERCÉTAS.—Je m'appelle Dercétas. Je servais Marc Antoine,
le meilleur des maîtres, et qui méritait les meilleurs
serviteurs. Je ne l'ai point quitté, tant qu'il a été
debout et qu'il a parlé, et je ne supportais la vie que pour
la dépenser contre ses ennemis. S'il te plaît de me prendre
à ton service; ce que je fus pour Antoine, je le serai pour
César. Si tu ne le veux pas, je t'abandonne ma vie.
CÉSAR.—Qu'est-ce que tu dis?
DERCÉTAS.—Je dis à César qu'Antoine est mort.
CÉSAR.—La chute d'un si grand homme aurait dû faire
plus de bruit. La terre aurait dû lancer les lions dans les
rues des cités, et les habitans des cités dans les antres
des lions.—La mort d'Antoine n'est pas le trépas d'un
seul. Il y avait dans son nom la moitié de l'univers.
DERCÉTAS.—Il est mort, César, non par la main d'un
ministre public de la justice, non par un fer emprunté.
Mais ce même bras qui inscrivait son honneur sur toutes
ses actions a déchiré le coeur qui lui prêtait ce courage
invincible. Voilà son épée, je l'ai dérobée à sa blessure;
tu la vois teinte encore de son noble sang.
CÉSAR.—Vous avez l'air triste, mes amis.—Que les
dieux me retirent leur faveur, si ces nouvelles ne sont
pas faites pour mouiller les yeux des rois.
AGRIPPA.—Et il est étrange que la nature nous force à
gémir sur les actions que nous avons poursuivies avec
le plus d'acharnement.
MÉCÈNE.—Ses vices et ses vertus se balançaient également.
AGRIPPA.—Jamais âme plus rare n'a gouverné l'humanité.
Mais vous, dieux, vous voulez nous laisser toujours
quelques faiblesses pour faire de nous des hommes.
César s'attendrit.
MÉCÈNE.—Quand un si grand miroir est offert à ses
yeux, il faut bien qu'il se voie.
CÉSAR.—O Antoine, je t'ai poursuivi jusque-là!—Mais
nous sommes nous-mêmes les auteurs de nos maux. Il
fallait ou que je fusse offert moi-même à tes regards dans
cet état d'abaissement, ou que je fusse spectateur du tien.
Nous ne pouvions habiter ensemble dans l'univers. Mais
laisse-moi pleurer avec des larmes de sang sur toi, mon
frère, mon collègue dans toutes mes entreprises, mon
associé à l'empire, mon ami et mon compagnon au premier
rang des batailles; le bras de mon propre corps, le
coeur où le mien allumait son courage... Que nos inconciliables
étoiles aient ainsi divisé nos égales fortunes, pour
en venir là! Écoutez-moi, mes dignes amis... Mais non, je
vous dirai mes pensées dans un moment plus convenable.
(Entre un messager.)
CÉSAR.—Le message de cet homme se devine dans son
air; nous entendrons ce qu'il dira.—D'où viens-tu?
LE MESSAGER.—Je ne suis encore qu'un pauvre Égyptien:
la reine, ma maîtresse, confinée dans le seul asile
qui lui reste, dans son tombeau, désire être instruite de
vos intentions pour pouvoir se préparer au parti que la
nécessité la forcera d'embrasser.
CÉSAR.—Dis-lui d'avoir bon courage; elle apprendra
bientôt, par quelqu'un des nôtres, quel traitement honorable
et doux nous lui réservons. César ne peut vivre
que pour être généreux.
LE MESSAGER.—Que les dieux te gardent donc!
(Le messager sort.)
CÉSAR.—Approche, Proculéius; pars, et dis à la reine
qu'elle ne craigne de nous aucune humiliation; donne-lui
les consolations qu'exigera la nature de ses chagrins,
de peur que dans le sentiment de sa grandeur elle ne
déjoue nos intentions par quelque coup mortel. Cléopâtre,
conduite vivante à Rome, éterniserait notre triomphe.—Va,
et reviens en diligence m'apprendre ce qu'elle t'aura
dit, et comment tu l'auras trouvée.
PROCULÉIUS.—J'obéis, César.
CÉSAR.—Gallus, accompagne-le.—Où est Dolabella,
pour seconder Proculéius?
(Gallus sort.)
AGRIPPA et MÉCÈNE.—Dolabella!
CÉSAR.—Laissez-le; je me rappelle maintenant de quel
emploi je l'ai chargé... Il sera prêt à temps.—Suivez-moi
dans ma tente; vous allez voir avec quelle répugnance
j'ai été engagé dans cette guerre, quelle douceur et quelle
modération j'ai toujours mises dans mes lettres. Venez
vous en convaincre par toutes les preuves que je puis
vous montrer.
SCÈNE II
Alexandrie.—Intérieur du mausolée.
Entrent CLÉOPÂTRE, CHARMIANE ET IRAS.
CLÉOPÂTRE.—Mon désespoir commence à se calmer.
C'est un pauvre honneur que d'être César; il n'est pas la
fortune, mais seulement son esclave et un agent de ses
volontés. Il est grand de faire ce qui met un terme à
toutes les autres actions, ce qui enchaîne les accidents,
emprisonne toutes les vicissitudes, ce qui endort et empêche
désormais de sentir cette boue qui nourrit le mendiant
et César.
(Proculéius, Gallus et des soldats viennent à la porte du
mausolée.)
PROCULÉIUS.—César m'envoie saluer la reine d'Égypte,
et vous demander de sa part quels désirs raisonnables
vous voulez qu'il vous accorde.
CLÉOPÂTRE.—Quel est ton nom?
PROCULÉIUS.—Mon nom est Proculéius.
CLÉOPÂTRE, de l'intérieur du mausolée.—Antoine m'a
parlé de toi, il m'a recommandé de te donner ma confiance;
mais je ne m'embarrasse guère qu'on me trompe,
je n'ai aucun usage à faire de la confiance. Si ton maître
est jaloux de voir une reine à ses pieds, tu lui déclareras
qu'une reine ne peut, sans avilir sa majesté, demander
moins qu'un royaume. S'il lui plait de me donner, pour
mon fils, l'Égypte conquise, il me rendra ce qui m'appartient,
et je fléchirai le genou devant lui avec reconnaissance.
PROCULÉIUS.—Ayez bon courage; vous êtes tombée
dans des mains royales; ne craignez rien. Livrez votre
sort à mon maître avec une pleine confiance, il est une
source de bienfaits, si abondante qu'elle se répand sur
tous ceux qui en ont besoin. Laissez-moi lui annoncer
votre douce soumission, et vous trouverez un conquérant
dont la générosité plaidera pour vous quand il se verra
implorer à genoux.
CLÉOPÂTRE.—Je te prie, dis-lui que je suis la vassale de
sa fortune, et que je lui envoie le diadème qu'il a conquis.
Je prends à toute heure des leçons d'obéissance, et
j'aurai du plaisir à voir son visage.
PROCULÉIUS.—Je lui dirai ceci, noble reine. Prenez courage,
car je sais que votre sort touche celui qui l'a causé.
GALLUS.—Vous voyez combien il est aisé de la surprendre
(à Proculéius et aux soldats): gardez-la jusqu'à
l'arrivée de César. (Gallus sort.—Ici Proculéius et deux
gardes escaladent le monument par une échelle, entrent par
une fenêtre et surprennent Cléopâtre; quelques-uns des gardes
forcent les portes.)
IRAS.—O grande reine!
CHARMIANE.—O Cléopâtre! tu es prise, reine.
CLÉOPÂTRE.—Vite, vite, ô ma main!
(Elle tire un poignard.)
PROCULÉIUS.—Arrêtez, grande reine, arrêtez, n'exercez
pas sur vous cette fureur; je ne veux que vous secourir,
et non vous trahir.
CLÉOPÂTRE.—Quoi! on veut me priver même de la
mort qui empêche les chiens de languir?
PROCULÉIUS.—Cléopâtre, ne trompez pas la générosité
de mon maître, en vous détruisant vous-même; que
l'univers voie éclater sa grandeur d'âme; votre mort
l'empêcherait à jamais.
CLÉOPÂTRE.—O mort, où es-tu? Viens à moi, viens;
oh! viens, et frappe une reine qui vaut bien des enfants
et des mendiants.
PROCULÉIUS.—Calmez-vous, madame.
CLÉOPÂTRE.—Seigneur, je ne prendrai aucune nourriture,
je ne boirai pas, seigneur; et s'il faut perdre ici le
temps à déclarer mes résolutions, je ne dormirai pas
non plus. César a beau faire, je saurai détruire cette prison
mortelle. Sachez, seigneur, qu'on ne me verra jamais
traînant des fers à la cour de votre maître, ni insultée
par les calmes regards de la fade Octavie.... Me paradera-t-on
pour me donner en spectacle à la valetaille de Rome,
et pour essuyer ses sarcasmes et ses anathèmes? Plutôt
chercher un paisible tombeau dans quelque fossé de
l'Égypte! plutôt mourir toute nue sur la fange du Nil!
plutôt devenir la proie des insectes et un objet d'horreur!
plutôt prendre pour gibet les hautes Pyramides de
mon pays et m'y faire suspendre par des chaînes!
PROCULÉIUS.—Vous portez ces pensées d'horreur plus
loin que César ne vous en donnera de raisons.
(Entre Dolabella.)
DOLABELLA.—Proculéius, César, ton maître, sait ce que
tu as fait, et il t'envoie chercher. Je prends la reine sous
ma garde.
PROCULÉIUS.—Volontiers, Dolabella, j'en suis bien aise,
traitez-la avec douceur.—Madame, si vous daignez vous
servir de moi, je dirai à César tout ce dont vous me
chargerez.
CLÉOPÂTRE.—Dis que je veux mourir.
(Proculéius et les soldats sortent.)
DOLABELLA.—Illustre reine, vous avez entendu parler
de moi.
CLÉOPÂTRE.—Je n'en sais rien....
DOLABELLA.—Sûrement, vous me connaissez.
CLÉOPÂTRE.—Peu importe, seigneur, ce que j'ai connu
ou entendu.—Vous souriez quand un enfant ou une
femme vous racontent leurs songes, n'est-ce pas votre
habitude?
DOLABELLA.—Je ne vous comprends pas, madame.
CLÉOPÂTRE.—J'ai rêvé qu'il était un empereur nommé
Antoine: Oh! que le ciel m'accorde encore un pareil
sommeil, où je puisse revoir encore un pareil mortel!
DOLABELLA.—S'il vous plaisait....
CLÉOPÂTRE.—Son visage était comme les cieux; on y
voyait un soleil et une lune, qui, dans leur cours, éclairaient
le petit O qu'on appelle la terre.
DOLABELLA.—Parfaite créature....
CLÉOPÂTRE.—Ses jambes écartées touchaient les deux
rives de l'océan; son bras étendu servait de cimier au
monde. Sa voix, quand il parlait à ses amis, avait la
sublime harmonie des sphères; mais quand il voulait
menacer et ébranler le globe, elle ressemblait au roulement
du tonnerre. Sa générosité ne connaissait point
d'hiver; c'était un automne qui devenait plus riche à
chaque récolte. Ses plaisirs étaient comme le dauphin,
dont le dos se montre toujours au-dessus de l'élément
dans lequel il vit. Les couronnes et les diadèmes portaient
sa livrée; des royaumes et des îles tombaient de
sa poche comme des pièces d'argent.
DOLABELLA.—Cléopâtre...
CLÉOPÂTRE.—Croyez-vous qu'il ait existé, ou qu'il puisse
exister jamais, un homme comme celui que j'ai vu en
songe?
DOLABELLA.—Non, aimable reine.
CLÉOPÂTRE.—Vous mentez, et les dieux vous entendent.
Mais s'il existe, ou s'il a jamais existé, un homme semblable,
c'est un prodige qui passe la puissance des songes.
La nature manque ordinairement de pouvoir pour égaler
les étranges créations de l'imagination; et cependant,
lorsqu'elle forma un Antoine, la nature remporta le prix,
et rejeta bien loin tous les fantômes.
DOLABELLA.—Écoutez-moi, madame, votre perte est,
comme vous, inestimable, et vos regrets en égalent la
grandeur. Puissé-je ne jamais atteindre au succès que je
poursuis, si le contre-coup de votre douleur ne me fait
pas éprouver un chagrin qui pénètre jusqu'au fond de
mon coeur!
CLÉOPÂTRE.—Je vous remercie, seigneur.... Savez-vous
ce que César veut faire de moi?
DOLABELLA.—J'hésite à vous dire ce que je voudrais
que vous sussiez.
CLÉOPÂTRE.—Parlez, seigneur, je vous prie.
DOLABELLA.—Quoique César soit généreux....
CLÉOPÂTRE.—Il veut me traîner en triomphe?
DOLABELLA.—Il le veut, madame, je le sais.
(On entend crier dans l'intérieur du théâtre.)
Faites place.—César!
(Entrent César, Gallus, Mécène, Proculéius, Séleucus et suite.)
CÉSAR.—Où est la reine d'Égypte?
DOLABELLA.—C'est l'empereur, madame.
(Cléopâtre se prosterne à genoux.)
CÉSAR.—Levez-vous, vous ne devez point fléchir les
genoux; je vous en prie, levez-vous, reine d'Égypte.
CLÉOPÂTRE.—Seigneur, les dieux le veulent ainsi; il
faut que j'obéisse à mon maître, à mon souverain.
CÉSAR.—N'ayez point de si sombres idées: le souvenir
de tous les outrages que nous avons reçus de vous,
quoique marqués de notre sang, est effacé, ou nous n'y
voyons que des événements dont le hasard seul est coupable.
CLÉOPÂTRE.—Seul arbitre du monde, je ne puis défendre
assez bien ma cause pour me justifier; mais j'avoue que
j'ai été gouvernée par ces faiblesses qui ont souvent
avant moi déshonoré mon sexe.
CÉSAR.—Sachez, Cléopâtre, que nous sommes plus disposés
à les excuser qu'à les aggraver. Si vous répondez à
nos vues, qui sont pour vous pleines de bonté, vous
trouverez de l'avantage dans ce changement; mais si
vous cherchez à imprimer sur mon nom le reproche de
cruauté en suivant les traces d'Antoine, vous vous priverez
de mes bienfaits, vous précipiterez vous-même vos
enfants dans une ruine, dont je suis prêt à les sauver, si
vous voulez vous reposer, sur moi. Je prends congé de
vous.
CLÉOPÂTRE.—L'univers est ouvert devant vos pas: il
est à vous; et nous, qui sommes vos écussons et vos trophées,
nous serons attachés au lieu où il vous plaira...
Seigneur, voici...
CÉSAR.—C'est de Cléopâtre même que je veux prendre
conseil sur tout ce qui l'intéresse.
CLÉOPÂTRE.—Voilà l'état39 de mes richesses, de l'argenterie
et des bijoux que je possède. Il est exact; et
jusqu'aux moindres effets, rien n'y est omis. Où est
Séleucus?
SÉLEUCUS.—Me voici, madame.
CLÉOPÂTRE.—Voilà mon trésorier, seigneur; qu'il dise,
au péril de sa tête, si j'ai rien réservé pour moi; dis la
vérité, Séleucus.
SÉLEUCUS.—Madame, j'aimerais mieux me coudre les
lèvres que d'affirmer, au péril de ma tête, ce qui
n'est pas.
CLÉOPÂTRE.—Qu'ai-je donc gardé?
SÉLEUCUS.—Assez pour racheter tout ce que vous déclarez.
CÉSAR.—Ne rougissez pas, Cléopâtre, j'approuve votre
prudence.
CLÉOPÂTRE.—O vois, César, considère comme la fortune
est suivie! Mes serviteurs vont devenir les tiens; et si
nous changions de sort, les tiens deviendraient les miens.—L'ingratitude
de Séleucus me rend furieuse.—O lâche
esclave, plus perfide que l'amour mercenaire!—Quoi! tu
t'en vas?... Oh! tu t'en iras, je te le garantis! mais
eusses-tu des ailes pour fuir ma vengeance, elle saura
t'atteindre, vil esclave, scélérat sans âme, chien, ô le
plus lâche des hommes!
CÉSAR.—Aimable reine, souffrez que je vous prie....
CLÉOPÂTRE.—O César, quel sanglant affront pour moi!...
Lorsque vous, dans l'éclat de votre grandeur, vous daignez
honorer de votre visite une infortunée, mon propre
serviteur viendra augmenter le poids de mes disgrâces
par sa lâche perfidie! Eh quoi! généreux César, quand je
me serais réservé quelques frivoles parures de femme,
quelques bagatelles sans valeur, de ces légers cadeaux
qu'on offre à ses amis intimes; et encore quand j'aurais
mis à part quelque objet d'une plus grande valeur pour
Livie, pour Octavie, afin d'obtenir leur intercession,
devrais-je être dévoilée par un homme que j'ai nourri?
O dieux, cette noirceur me précipite encore plus bas que
l'abîme où j'étais tombée! (A Séleucus) De grâce, va-t'en,
ou je ferai voir que ma vivacité passée vit encore sous les
cendres de mon infortune. Si tu étais un homme tu
aurais pitié de moi!
CÉSAR.—Ne réplique pas, Séleucus.
CLÉOPÂTRE.—Que l'on sache que nous autres, grands
de la terre, sommes accusés des fautes des autres; et que,
lorsque nous tombons, nous répondons des crimes d'autrui.
Nous sommes bien à plaindre!
CÉSAR.—Cléopâtre, rien de ce que vous avez mis en
réserve, ni de ce que vous avez déclaré, n'entrera dans
le registre de mes conquêtes. Que tout cela reste à vous,
disposez-en à votre gré, et croyez que César n'est point
un marchand, pour débattre avec vous le prix d'objets
vendus par des marchands. Ainsi rassurez-vous; cessez
de vous voir captive de vos pensées. Non, chère reine,
notre intention est de régler votre sort sur les avis que
vous nous donnerez vous-même. Mangez et dormez,
l'intérêt et la pitié que vous m'inspirez vous donnent un
ami dans César; ainsi, adieu.
CLÉOPÂTRE.—O mon maître et mon souverain!
CÉSAR.—Non, non, madame.—Adieu.
(César sort avec sa suite.)
CLÉOPÂTRE.—Il me flatte, mes filles, il me flatte de
belles paroles pour me faire oublier ce que je dois à ma
gloire. Mais écoute, Charmiane....
(Elle parle bas à Charmiane.)
IRAS.—Finissez, madame, le jour brillant est passé,
et nous entrons dans les ténèbres.
CLÉOPÂTRE.—Va au plus vite.—J'ai déjà donné les
ordres, tout est arrangé. Va, et dépêche-toi.
CHARMIANE.—J'y vais, madame.
(Dolabella revient.)
DOLABELLA.—Où est la reine?
CHARMIANE.—La voici, seigneur.
(Charmiane sort.)
CLÉOPÂTRE.—Dolabella?
DOLABELLA.—Madame, comme je vous l'ai juré sur vos
ordres, auxquels mon attachement me fait un devoir
religieux d'obéir, je viens vous annoncer que César a
résolu de partir, en passant par la Syrie, et que dans
trois jours il vous envoie devant lui, vous et vos enfants.
Profitez de votre mieux de cet avis. J'ai rempli vos désirs
et ma promesse.
CLÉOPÂTRE.—Dolabella, je ne pourrai jamais m'acquitter
envers vous.
DOLABELLA.—Je vous suis dévoué. Adieu, grande reine;
il faut que je me rende auprès de César.
CLÉOPÂTRE.—Adieu, et merci. (Dolabella sort.) Iras,
qu'en penses-tu? Tu seras donc promenée dans les rues
de Rome comme une marionnette d'Égypte, ainsi que
moi? Les esclaves artisans, avec leurs tabliers crasseux,
leurs équerres et leurs marteaux, nous soulèveront dans
leurs bras pour nous montrer: nous serons au milieu du
nuage de leurs haleines épaisses, empestées par des mets
grossiers, et nous serons obligées d'en respirer la vapeur
fétide.
IRAS.—Que les dieux nous en préservent!
CLÉOPÂTRE.—Oui, voilà le sort qui nous attend, Iras.
D'insolents licteurs nous montreront au doigt comme
des courtisanes publiques; de misérables rimeurs nous
chansonneront sur des airs discordants; les histrions, en
improvisant, nous traduiront sur le théâtre, et étaleront
aux yeux du peuple nos fêtes nocturnes d'Alexandrie:
Antoine, ivre, sera amené sur la scène, et moi je verrai
quelque écolier à la voix glapissante, représenter Cléopâtre,
et avilir ma grandeur sous le rôle d'une prostituée.
IRAS.—O grands dieux!...
CLÉOPÂTRE.—Oui, cela est certain.
IRAS.—Jamais je ne verrai ces horreurs, car je suis
bien sûre que mes ongles sont plus forts que mes yeux.
CLÉOPÂTRE.—C'est là, c'est là le moyen de déjouer tous
ces préparatifs, et de déjouer leurs absurdes projets.
(Charmiane revient.) C'est toi, Charmiane!—Allons, mes
femmes, parez-moi en reine: allez, rapportez mes plus
brillants atours; je vais encore sur les bords du Cydnus,
au-devant de Marc-Antoine. Allons, Iras, obéis.—Oui,
courageuse Charmiane, nous en finirons; et quand tu
auras rempli cette dernière tâche, je te donnerai la permission
de te reposer jusqu'au jour du jugement. Apporte
ma couronne; n'oublie rien. Mais, pourquoi ce
bruit?
(Iras sort.—On entend un bruit dans l'intérieur.)
UN GARDE.—Il y a un paysan qui veut absolument être
introduit devant Votre Majesté; il vous apporte des figues.
CLÉOPÂTRE.—Qu'on le fasse entrer. (Le garde sort.) Quel
faible instrument suffit pour exécuter une grande action!
Il m'apporte la liberté. Ma résolution est prise, et je ne
sens plus rien en moi d'une femme. Des pieds à la tête je
suis changée en marbre inflexible; maintenant la lune
inconstante n'est plus ma planète.
(Le garde revient avec un paysan portant une corbeille.)
LE GARDE.—Voilà cet homme.
CLÉOPÂTRE.—Éloigne-toi, et laisse-nous seuls. (Le garde
sort.) (Au paysan.) As-tu là ce joli reptile du Nil qui tue
sans douleur?
LE PAYSAN.—Oui, vraiment, je l'ai: mais je ne voudrais
pas être la cause que vous eussiez envie de le toucher;
car sa morsure est immortelle: ceux qui en meurent
n'en reviennent jamais, ou bien rarement.
CLÉOPÂTRE.—Te rappelles-tu quelques personnes qui
en soient mortes?
LE PAYSAN.—Plusieurs; des hommes, et des femmes
aussi; pas plus tard qu'hier, j'ouïs parler d'une femme,
une fort honnête femme, mais un peu sujette à mentir40;
ce qui ne convient pas à une femme, à moins que
ce ne soit en tout honneur. On disait comment elle était
morte de cette morsure, quelle douleur elle avait ressentie.
Vraiment, elle rend un fort bon témoignage à
cette bête; mais qui croira la moitié de ce qu'on dit ne
sera pas sauvé par la moitié de ce qu'on fait. Mais le plus
dangereux, c'est que ce reptile est un étrange reptile.
CLÉOPÂTRE.—Va-t'en, adieu.
LE PAYSAN.—Je vous souhaite beaucoup de plaisir avec
cette bête.
CLÉOPÂTRE.—Adieu.
LE PAYSAN.—N'oubliez pas, voyez-vous, que le ver fera
son devoir de ver.
CLÉOPÂTRE.—Oui, oui, adieu.
LE PAYSAN.—Songez bien, madame, qu'il ne faut donner
le ver à garder qu'à des personnes prudentes, car il
n'y a, ma foi, rien de bon à attendre du ver.
CLÉOPÂTRE.—Ne t'inquiète pas; on y prendra garde.
LE PAYSAN.—Très-bien, ne lui donnez rien, je vous en
prie; car il ne vaut pas la nourriture.
CLÉOPÂTRE.—Et moi, me mangerait-il?
LE PAYSAN.—Vous ne devez pas croire que je sois assez
simple pour ne pas savoir que le diable lui-même ne
voudrait pas manger une femme: je sais bien aussi que
la femme est un mets digne des dieux, quand le diable
ne l'assaisonne pas. Mais, en vérité, ces paillards de
diables font un grand tort aux dieux dans les femmes;
car sur dix femmes que font les dieux, les diables en
corrompent cinq.
CLÉOPÂTRE.—Allons, laisse-moi; adieu.
LE PAYSAN.—Oui, en vérité, je vous souhaite beaucoup
de plaisir avec ce ver.
(Le paysan sort.)
(Iras rentre avec une robe, une couronne, etc., etc.)
CLÉOPÂTRE.—Donne-moi ma robe, mets-moi ma couronne.
Je sens en moi des désirs impatients d'immortalité:
c'en est fait; le jus de la grappe d'Égypte n'humectera
plus ces lèvres. Vite, vite, bonne Iras, vite; il
me semble que j'entends Antoine qui m'appelle: je le
vois se lever pour louer mon acte de courage, je l'entends
se moquer de la fortune de César, Les dieux commencent
par donner le bonheur aux hommes, pour excuser
le courroux à venir.—Mon époux, je viens!—Que mon
courage prouve mes droits à ce titre. Je suis d'air et de
feu, et je rends à la terre grossière mes autres éléments.—Bon,
avez-vous fini?—Venez donc, et recueillez la dernière
chaleur de mes lèvres. Adieu, tendre Charmiane.
Iras, adieu pour jamais. (Elle les embrasse. Iras tombe et
meurt.) Mes lèvres ont-elles donc le venin de l'aspic?
Quoi, tu tombes? As-tu pu quitter la vie aussi doucement,
le trait de la mort n'est donc pas plus redoutable
que le pinçon d'un amant, qui blesse et qu'on désire
encore. Es-tu tranquille! En disparaissant aussi rapidement
du monde, tu lui dis qu'il ne vaut pas la peine de
lui faire nos adieux.
CHARMIANE.—Dissous-toi, épais nuage, et change-toi
en pluie; que je puisse dire que les dieux eux-mêmes
pleurent.
CLÉOPÂTRE.—Cet exemple m'accuse de lâcheté.—Si
elle rencontre avant moi mon Antoine à la belle chevelure,
il l'interrogera sur mon sort, et lui donnera ce baiser
qui est le ciel pour moi. (A l'aspic qu'elle applique
sur son sein.) Viens, mortel aspic, que ta dent aiguë
tranche d'un seul coup ce noeud compliqué de la vie.
Allons, pauvre animal venimeux, courrouce-toi et
achève. Oh! que ne peux-tu parler pour que je puisse
t'entendre appeler le grand César un âne impolitique!
CHARMIANE.—O astre de l'Orient!
CLÉOPÂTRE.—Cesse, cesse tes plaintes. Ne vois-tu pas
mon enfant sur mon sein, qui endort sa nourrice en
tétant?
CHARMIANE.—Oh! brise-toi, brise-toi, mon coeur!
CLÉOPÂTRE.—O toi! suave comme un baume, doux
comme l'air, tendre... O Antoine!—(Elle applique un
autre aspic sur son bras.) Allons, viens, toi aussi.—Pourquoi
rester plus longtemps?...
(Elle meurt.)
CHARMIANE.—Dans ce monde odieux?...—Allons!
adieu donc.—Maintenant, vante-toi, mort! tu as en ta
possession une beauté sans égale. Beaux yeux, astres de
lumière (en lui fermant les yeux), fermez-vous, et que jamais
deux yeux si pleins de majesté n'envisagent le char
doré de Phébus!...—Votre couronne est dérangée; je
veux la redresser, et après jouer aussi mon rôle.
(Surviennent des gardes qui entrent brusquement.)
PREMIER GARDE.—Où est la reine?
CHARMIANE.—Parlez bas, ne l'éveillez point.
PREMIER GARDE.—César a envoyé...
CHARMIANE.—Un messager trop lent... (Elle s'applique
un aspic.) Oh! viens, allons vite, hâte-toi; je commence à
te sentir.
PREMIER GARDE,—Approchons. Oh! tout n'est pas en
ordre; César est trompé.
SECOND GARDE.—Voilà Dolabella que César avait envoyé;
appelez-le.
PREMIER GARDE.—Qu'est-ce que tout ceci? Est-ce bien
fait, Charmiane?
CHARMIANE.—C'est bien fait, et c'est digne d'une princesse
issue de tant de rois illustres... Ah! soldat!...
(Elle expire.)
DOLABELLA entre.—Comment cela va-t-il ici?
SECOND GARDE.—Tout est mort.
DOLABELLA.—César, tes conjectures ont rencontré
juste: tu viens voir de tes yeux l'acte funeste que tu as
tant cherché à prévenir.
(On entend crier derrière le théâtre.)
Place; faites place à César.
(Entrent César et sa suite.)
DOLABELLA.—Ah! seigneur, vous êtes un devin trop
habile: ce que vous craigniez est arrivé.
CÉSAR.—Brave jusqu'à la fin, elle a pénétré notre dessein,
et en souveraine elle a suivi sa volonté.—Le genre
de leur mort? Je ne vois sur elle aucune trace de sang.
DOLABELLA.—Qui les a quittées le dernier?
PREMIER GARDE.—Un pauvre paysan qui leur a apporté
des figues. Voilà encore sa corbeille.
CÉSAR.—Empoisonnées alors?
PREMIER GARDE.—César, Charmiane, que vous voyez
là, vivait encore il n'y a qu'un moment. Elle était debout
et parlait. Je l'ai trouvée arrangeant le diadème sur le
front de sa maîtresse morte; elle tremblait en se tenant
debout, et tout à coup elle est tombée.
CÉSAR.—O noble faiblesse!... Si elles avaient avalé du
poison, on le reconnaîtrait à quelque enflure extérieure.
Mais elle semble s'être endormie comme si elle voulait
attirer encore un autre Antoine dans les filets de ses grâces.
DOLABELLA.—Là, sur son sein, paraît une trace de
sang et un peu d'enflure; la même marque paraît sur
son bras.
PREMIER GARDE.—C'est la trace d'un aspic; et ces
feuilles de figuier ont sur elles une viscosité comme celle
que les aspics laissent après eux dans les cavernes du
Nil.
CÉSAR.—Il est probable que c'est ainsi qu'elle est
morte, car son médecin m'a dit qu'elle avait fait des
expériences sans fin sur les genres de mort les plus-faciles.
(Aux gardes.) Enlevez-la dans son lit, et emportez
ses femmes de ce tombeau. Elle sera ensevelie auprès
de son Antoine, et nulle tombe sur la terre n'aura renfermé
un couple aussi fameux. D'aussi grandes catastrophes
frappent ceux qui en sont les auteurs; et la pitié
qu'inspire leur histoire rendra leur nom aussi célèbre
que celui du vainqueur qui les a réduits à cette extrémité.—Notre
armée, dans une pompe solennelle, suivra
leur convoi funèbre, et après cela, à Rome! Dolabella,
ayez soin que le plus grand ordre préside à cette
solennité41.
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
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